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LIMINAIRE
Une invitation à renouveler notre rapport au visible


L’histoire de Dibutade, la fille du potier de Sycione, qui, la veille du départ de son amant, « entoura d’une ligne l’ombre de son visage projetée sur le mur par la lumière d’une lanterne. » [1]

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La jeune corinthienne La jeune corinthienne Callirrhoé dessinant le profil du berger son amant, par Jean-Baptiste Regnault

Si ce geste séminal que relate Pline l’Ancien dans son Histoire naturelle est considéré par l’auteur, et à sa suite par nombre d’historiens de l’art, comme l’origine de la peinture et de la sculpture, elle est aussi une invitation à renouveler notre rapport au visible.

Par son geste, la jeune fille nous renvoie en effet à la part d’invisible que recèle le visible, en l’occurrence à son désir qui ne peut se résoudre dans l’image. Ce que nous voyons est ainsi toujours habité par l’absence de ce que nous ne pouvons voir, absence qui non seulement structure notre vision mais permet l’avènement d’une potentialité ou, pour reprendre les termes de Jean-Luc Nancy : « la possibilité indéterminée du possible en tant que tel, d’un pouvoir-être qui n’est pas la forme encore abstraite d’un être à incarner mais qui est bien plutôt lui-même une modalité et une consistance de l’être : un être de pouvoir, la réalité de l’élan, de la naissance, du commencement. »

En 2015, j’évoquais sur mon site les installations interactives de Kyle McDonald. L’un de ses projets était un programme baptisé NeuralTalk and Walk capable de décrire ce qu’il voit à travers la webcam de l’ordinateur. Il réussit a analyser le contexte, le décor et les textures de ce qu’il capte via la webcam. Ce programme de Kyle McDonald est une version modifiée du code NeuralTalk d’Andrej Karpathy.

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Neural Talk (Génération automatique de descriptions d’images)

« Neural Talk génère un descriptif sur ce qui est posé devant soi, écrit Vincent Didier dans son article Emmenez Balzac avec vous. Bien entendu, ceci n’est pas sorti de nulle part, comme la conscience humaine. La machine ne ressort que ce qu’on y a mis. Dans un paysage complexe, seul un ou deux items vont être décrits suivant des priorités pré-définies. Une base de données est axée à un moteur de sélection visuelle. Reste à définir entre le bruit perceptif et l’objet signifiant ce qui justement va se détacher du lot. Et c’est à ce croisement-là qu’on définit l’intelligence artificielle, dans la pertinence des énoncés et l’écrêtage des massages, leur lisibilité immédiate. Il y a donc là-dessous un gros travail sur les schèmes perceptifs à partir sans doute d’images fixes, de photos. La banque de données étant extensible à l’infini, le réglage perceptif doit également s’auto-corriger, se trouver une assiette, un niveau de lecture, des choix d’items signifiants entre le palimpseste informatif et la redondance cognitive. Un algorithme d’intelligibilité entre les mots et les choses. »



Dans un récent article paru sur InternetActu, L’ère des images invisibles, Hubert Guillaud évoque les récents développements du travail d’Andrej Karpathy au sein du programme DenseCap qui décrit le contenu des images.
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DenseCap d’Andrej Karpathy

« Pour l’artiste Trevor Paglen (@trevorpaglen, Wikipédia), qui s’intéresse depuis longtemps à la surveillance de masse (voir le portrait de lui que réalisait la Gaîté Lyrique), la culture visuelle, radicalement transformée par le numérique, est pourtant en grande partie devenue invisible. « Une majorité écrasante d’images sont désormais faites par des machines pour d’autres machines, mettant rarement des humains dans la boucle », explique-t-il dans le New Inquiry . Nous entrons dans l’ère des images invisibles ! »

Depuis plus de vingt ans l’artiste Laurent Septier artiste prend des photographies en noir et blanc.

Pour classer ses images, il a été amené à en faire une liste comprenant une numérotation accompagnée d’une brève description pour mémoire. Pour qu’elle soit plus homogène et simplement pratique, il a limité chaque description à une seule ligne de texte : il avait ainsi une liste constituée de l’année de prise de vue, d’un numéro, d’une ligne par photographie, le tout étant rangé par chapitres correspondant aux titres qu’il donnait alors à des séries de 30 à 40 photographies. Cette liste peut parfaitement remplacer les photographies réelles, aussi bien pour des questions de commodité pratique — encombrement, poids — que pour des préférences de lecture.

« Au fur et à mesure des années, précise l’artiste, je me suis aperçu qu’il m’arrivait de lire cette liste pour elle-même et que je m’amusais, à partir du texte, à essayer de retrouver de mémoire tel ou tel détail d’une image.

J’ai fini par enlever les chapitres, les dates et les numéros : reste, dans l’ordre initial, l’ensemble de ces descriptions qui forme comme une litanie. »

Les éditions Contrat maint ont publié en 2010 cette liste sous le titre Œuvres photographiques complètes.

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La langue analytique de John Wilkins, de Borges
Design graphique de Cécile Jaillard


Dans La langue analytique de John Wilkins, Jorge Luis Borges revient sur une curieuse méthode de classification du langage inventées par John Wilkins où il énumère différentes manières de « morceler l’univers » en classements chaotiques : « Considérons la huitième catégorie, celle des pierres, Wilkins les divise en pierres communes (silex, gravier, ardoise), moyennement chères (marbre, ambre, corail), précieuses (perle, opale), transparentes (améthyste, saphir) et insolubles (houille, glaise et arsenic). La neuvième catégorie est presque aussi alarmante que la huitième. Nous y découvrons que les métaux peuvent être imparfaits (vermillon, mercure), artificiels (bronze, laiton), récrémentitiels (limaille, rouille) et naturels (or, étain, cuivre). »
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La langue analytique de John Wilkins, de Borges
Design graphique par David Colin


Dans l’article Photographies de l’Autre, des nôtres, des autres : De la persistance de quelques usages (sociaux), Suzanne Paquet analyse les liens entre photographe amateur » et « photographe artiste » à une époque où le phénomène de l’invasion par l’image attire notre attention sur l’envahissement du monde par les images photographiques vernaculaires, sur leur prolifération.

« Il est vrai, écrit-elle, que le cyberespace est rempli de collections aux arrangements aussi curieux que ceux dont parle Borges et que les artistes s’emploient à la reproduction de pratiques généralisées, imitant en cela les amateurs eux-mêmes. Ces derniers ratissent le web et épinglent sur Tumblr ou Pinterest des séries d’images, souvent des photographies d’œuvres d’art d’ailleurs, suivant des dispositions et sous des titres parfois douteux — par exemple ce Fuck Yeah Impressionnism quelque peu alarmant, pour reprendre le terme de notre auteur argentin. Une sorte de réciprocité, ou de jeu d’imitation circulaire semble s’établir, les images d’artistes renvoyant aux images des épingleurs qui eux mêmes reprennent les images des artistes et ainsi de suite. De plus, les artistes utilisent, tout comme les amateurs, des moteurs ou des réseaux comme Google, Wordpress ou Tumblr.

S’il est possible d’affirmer que l’image numérique ne constitue pas une rupture, la photographie restant cet exercice de reproduction des œuvres, de reproduction des lieux du monde, pour les « répandre » ou pour les rapporter chez soi, il y a toutefois lieu de s’inquiéter d’un (dés)ordre du monde que révèle la prolifération des classements idiosyncrasiques ou des classifications borgésiennes, dont je n’ai donné ici qu’un aperçu, dans cet espace autre, mais de plus en plus profondément intriqué dans notre quotidien, que forment les cyber-réseaux. » [2].
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Jambes de femmes (Frauenbeine), par Hans Peter Feldmann

L’artiste allemand Hans Peter Feldmann se plaît à collectionner et archiver un tas d’objets qui s’accumulent au quotidien, des images qui ne lui appartiennent pas : jouets, bibelots, livres, photographies, vêtements, récupérés par l’artiste qui s’en empare en y ajoutant sa petite touche personnelle. Une récente exposition à la Galerie des Galeries présentait diverses séries d’objets hétéroclites nous faisant littéralement changer de perspective sur notre quotidien devenant tour à tour devenir étrange, singulier et beau. Au sein des choses et des objets les plus communs Hans-Peter Feldmann décèle et met en valeur la différence.

L’invisibilité est le plus souvent la qualité de ce qui a disparu et c’est la disparition qui est au cœur de notre recherche, disparition des couleurs, du sujet, de la lettre, du mot. Mais l’invisibilité, c’est aussi, comme Poe l’a illustré, l’excès de visibilité ou même, le mépris de l’évidence.

[1] Pline l’ancien (23 – 79), Histoire naturelle, Livre XXXV, § 152. La peinture, Éditions des Belles Lettres, 1997, p 133.

[2] « Photographies de l’Autre, des nôtres, des autres. De la persistance de quelques usages (sociaux) », Captures, vol. 1, no 1 (mai), dossier « Post-photographie ? »

L’écriture fantôme
Publié le 5 février 2017
- Dans la rubrique PALIMPSESTE
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