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LIMINAIRE
L’image interminable n°10


Voir autrement

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Rue Jean-Pierre Timbaud, Paris 11e.

Fermer les yeux. C’est un geste anodin. Il y a cette femme que je croise tous les jours au même endroit. Je ne l’ai pas tout de suite remarquée. Le plus souvent on n’y pense même pas en effectuant ce geste. C’est un réflexe. Il arrive un moment où plus rien ne peut nous soulager. Mais un regard se construit à deux. J’ai mis du temps à saisir qu’elle me regardait et que mon regard pouvait s’y fixer, y trouver refuge. Tout ce qui nous entoure nous empêche d’agir et parfois même de respirer. Les messages se brouillent et nous submergent. Nous sommes perdus. Un jour je lui ai parlé. Je n’osais plus le faire depuis ton départ. Ton absence. Elle s’est arrêtée, silencieuse. J’ai eu peur de m’être trompé sur ce que j’avais perçu en elle, avant de rendre compte, qu’elle te ressemblait beaucoup. Une amie m’a raconté qu’elle avait rencontré un homme qui partageait sa vie désormais. Elle l’appelait son kiss eyes. J’aime cette idée. Un regard qui embrasse l’autre, l’emporte avec soi, et s’en empare.

Lire la ville à même la ville

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Quai de la Mégisserie, Paris 1er

Dans la posture des personnes que je prenais en photo, c’est leur rapport à la ville qui m’attirait, que je voulais mettre à jour. Contrairement aux lecteurs qu’on peut croiser en ville, comme dans les transports en commun, qui peuvent s’extraire de leur environnement immédiat, s’en échapper sans crier gare, assis sur un banc, sur le parapet d’un pont, le rebord d’une fenêtre, ou même sur une chaise ou un fauteuil disposé au soleil, à même le trottoir, comme s’ils étaient chez eux, la rue comme extension de leur intérieur, il y a chez ceux qui ouvrent un plan, déplient une carte au milieu de la rue, une impatience, une vivacité inquiète qui nous attirent. Ils cherchent leur chemin, ont besoin de repères que la ville leur refuse. Dans l’inconfort de l’espace public, luttant contre le vent ou les intempéries, les passants les bousculant pressés, ils hésitent sur la voie à suivre, peinent à se situer, à demander de l’aide pour se rendre à l’endroit de leur choix. Quelle direction prendre ?

En filigrane

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Cimetière du Père-Lachaise, Paris 20e

Un coup de crayon répété à la hâte sur la feuille juste en-dessous de celle arrachée d’un coup sec, mystère d’un lieu de rendez-vous, un secret bien dissimulé dont on révèle finalement dans le noircissement de la feuille qui fait effleurer le texte en réserve, l’invisible cachette dont il était prisonnier, comme le papier photographique plongé dans le bain du révélateur fait apparaître l’image. Les mots et les chiffres s’écrivent en filigrane, et l’adresse tant attendue devient enfin lisible, il suffit de la noter et le tour est joué. Ces mots écrits sur les pierres des remparts des quais de l’île Saint-Louis, personne n’en comprend le sens, le temps efface peu à peu leur trace. Mais lorsque je passe ma main dessus, caresse leurs tracés, lisant du bout des doigts en aveugle, les images qui s’impriment en moi me troublent comme si leur sillon creusé à même la pierre me permettait d’entendre un son, une langue inconnue que je suis seul à comprendre, qui me parle de toi ma tendre disparue.

Poésie de jour et de nuit

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Rue Émile Desvaux, Paris 19e

J’ai tant rêvé de toi que tu perds ta réalité. Les mots non plus du tout le même sens. Est-il encore temps d’atteindre ce corps vivant ? Ce corps qui m’échappe en s’éloignant, me manque, me trouble ? Et de baiser sur cette bouche la naissance de ce qui fut, qui déjà n’est plus qu’un souvenir, léger souffle de la voix qui m’est chère ? J’ai tant rêvé de toi que je ne peux plus dormir. J’ai tant rêvé de toi que mes bras habitués à t’envisager sous leurs caresses en étreignant ton ombre, en dessinant ses formes évanescentes, à se croiser sur ma poitrine ne se plieraient pas, et resteraient intacts, inchangés, rigides et froids au contour de ton corps, peut-être. C’est ce que j’espère secrètement. Et que, devant l’apparence réelle de ce qui me hante, me bouleverse, me transforme, et me gouverne depuis des jours et des années, je pourrais te retrouver enfin, te toucher à nouveau, t’aimer à jamais. Je deviendrais une ombre sans doute. L’ombre de toi-même et ton rêve. O balances sentimentales.

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Regards croisés.

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Jardin Tino Rossi, Paris 5e

La photographe américaine Lee Miller réalise en 1946 un double portrait de l’artiste surréaliste Max Ernst et de sa femme Dorothea Tanning, dans le désert de l’Arizona. L’artiste retrouve dans ces paysages ce qu’il avait imaginé dans ses Villes englouties. Il a l’air d’un vieil Indien Hopi au regard indéchiffrable. Il s’entendait très bien avec eux dont il collectionnait les pièces depuis longtemps. À ses pieds, sa femme ressemble à une poupée. Troublant effet de perspectives. Le hiératisme souverain de leur pose anticipe sur celui des figures des couples de pharaons égyptiens présentes dans sa sculpture la plus ambitieuse, Capricorne, installée dans le jardin de sa maison construite à Sedona. Comme un défi, une protection face aux vastes paysages montagneux et arides de l’Arizona. Une œuvre qui est la somme de formes et de motifs apparus des années plus tôt dans ses œuvres plastiques, ses collages. Le personnage masculin du Capricorne réinterprète la figure du Roi jouant avec la reine.

[1] J’ai tant rêvé de toi, poème de Robert Desnos



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