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Avec la photographe Taryn Simon et l’artiste Akasegawa Genpei

Le prologue de la proposition 40 jours d’ateliers d’écriture lancée par François Bon est conçue à partir du livre de la photographe Taryn Simon : An American Index of the Hidden and the Unfamiliar.

Dans les années 1980, l’artiste japonais, Akasegawa Genpei, remarque de curieuses anomalies architecturales dans les rues de Tokyo, escalier ne débouchant sur rien ou se terminant sur un mur de briques, panneau indiquant un lieu qui n’existe plus, tuyau sans usage dépassant d’un mur, poteau sans fonction, porte en étage ouvrant sur le vide, sans escalier ni issue de secours. Tous ces éléments insolites ou absurdes, ces anomalies architecturales, ces objets urbains maintenus en l’état en dépit de leur inutilité acquièrent un statut ironique d’œuvre d’art que l’artiste réunit dans un premier temps sous le nom d’hyperart, avant de les regrouper sous le nom de Thomasson. À l’époque où l’artiste Akasegawa Genpei et ses pairs ont inventé ce concept, un joueur de baseball professionnel américain, Gary Thomasson, venait de signer pour le Yomiuri Giants au Japon pour une somme record. Ce fut les deux pires saisons de sa carrière qu’il a passé la plupart du temps sur le banc.

« Les tomasons faisaient partie d’un système dont les autres éléments ont été détruits. Ils sont donc une trace du passé et signalent tout à la fois le changement et la continuité : ils dénoncent l’illusion de la pérennité de la ville, ils relativisent l’espace urbain parce qu’ils indiquent aussi que le présent lui-même est appelé à n’être plus. Ils disent donc le caractère éphémère de la ville en ouvrant sur un passé qui n’est plus immédiatement compréhensible. » [1]

Inventaire d’objets insolites et de curiosités architecturales :

Sur le pavage carré du parvis, une large grille en fer à double croisillon métallique dessine un large carré. Ce motif se répète en plusieurs endroits de la place. Les passants empressés marchent dessus sans y prêter attention, ni regarder dessous, seules certaines femmes le contournent pour éviter de passer dessus, de crainte que leur talons hauts se coincent dans la fente effilée. Les pas sonnent sous le creux du métal épais, la grille protège une cavité plus profonde que la pénombre ne le laisse imaginer. La forme d’une marche s’esquisse à peine avant de disparaitre dans l’épaisse pénombre, emportant avec elle l’accumulation de poussière, de graviers, de papiers et de détritus accumulés au fil du temps : on ne prête pas assez attention aux revêtements des sols qui tapissent nos villes, certains jours, les grilles se lèvent, suffisamment haut pour qu’on puisse se glisser en-dessous en se baissant légèrement, elles permettent d’accéder par un escalier aux marches étroites aux sous-sols du Musée du Louvre.

Sur le montant aveugle de l’immeuble dont le revêtement a récemment été repeint, la peinture blanche fait ressortir un peu trop nettement les tiges métalliques fichées en U dans le mur à égale distance, échelle de marches métalliques qui s’élancent avec régularité depuis le milieu du mur pignon jusqu’aux cheminées de l’immeuble sur le toit : suite à la destruction de la bâtisse attenant à l’immeuble encore debout, la volée de marches qui permet d’accéder à la toiture pour l’entretenir n’a pas été enlevée, elle est devenue inutile, obsolète, depuis qu’on ne peut plus y accéder à partir du toit de l’immeuble détruit.

Sur le mur de pierre de taille blanc sali par le temps et la pollution, une démarcation rectangulaire au format vertical se dessine au milieu des lourds blocs de pierre qui constituent le large pan de mur d’un bâtiment officiel, un peu au-dessus, sous l’alignement des fenêtres du deuxième étage, l’inscription Liberté Égalité Fraternité, lettres blanches sur fond blanc, s’est effacée avec le temps, peu visible désormais dans l’ombre de la corniche juste au-dessus, à cinq mètres du sol environ, la matière différente de cette forme rectangulaire, qui respecte cependant les découpes des pierres et les corniches du décor mural, est à cet endroit sensiblement différente de celle du mur aveugle de l’immeuble : une porte savamment dissimulée depuis plusieurs années, au niveau de l’arrêt de bus (Pont du Carrousel - Quai de Voltaire), accès pompiers de l’Inalco, l’Institut National des Langues et Civilisations Orientales, une porte qui ne s’ouvre qu’en de très rares occasions.

En plein milieu de la rue, sur une partie étroite du trottoir fraîchement bitumé, trois barrières de sécurité en acier galvanisé à chaud, aux pieds biseautés, sont installées en triangle, accrochées les unes aux autres par leurs solides crochets : les barrières protégeaient les passants du danger de fils électriques à nu qui sortaient du sol au milieu du trottoir, à la place d’un lampadaire jugé inutile à cet endroit, mais une fois les travaux réalisés, ces barrières ont été maintenues en place, aucun agent municipal n’est venu les enlever.

Dans un quartier en pleine restructuration, des immeubles modernes se construisent tout autour d’un large bassin, un escalier en colimaçon tourne dans le vide au milieu d’un terrain vague, il ne mène nulle part et s’arrête brusquement, une fois atteint le deuxième étage : le dernier vestige de l’ancien pont Churchill inauguré en 1967 et fermé à la circulation en 2004, entre la rue du Bassin d’Austerlitz et la rue Edmond Michelet à Strasbourg, il finira par être démoli pour laisser place aux bâtiments de l’Inet, l’Institut national des études territoriales, qui a racheté le terrain à la Ville, son déplacement a été envisagé un temps, mais le coût de 60 000 euros a été jugé trop onéreux.


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