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LIMINAIRE
Dans les bruits de la ville


Longtemps après que la rumeur des moteurs détonants du carrefour eut cessé, que le roulis pneumatique des voitures s’estompa, que la foule des passants à la sortie du métro se fut dispersée, le couloir du trottoir en goudron fraîchement refait à neuf en certains endroits, marquant au sol un tracé abstrait au message sibyllin, devant la façade du café, continua à vibrer des agissements sonores de la ville, comme le vacarme assourdissant d’un tonnerre d’applaudissement à la fin d’un spectacle, recouvrant un instant les discussions enjouées du groupe de personnes affables, amis ou collègues sortant du café, dont je ne perçus que quelques rares bribes de leurs conversations, constellation de phrases éparses, de mots détachés, entendus et captés hors de leur contexte, réduits à d’étranges borborygmes, les atténuants, les détournant tour à tour, emplissant en surimpression l’espace réduit de notre repaire improvisé d’un vaste écho disproportionné, comme sur la bande magnétique d’un enregistrement enroulé, dont le signal, par effet de copie, traverse l’épaisseur de la bande et se duplique sur la couche d’avant, déstabilisant la perception de l’espace, et à travers lequel la voix de la femme dont je reconnaissais l’allure avant même d’apercevoir son visage, peinait à se faire entendre, à trouver son chemin, et semblait disparaître, s’effacer, chaque fois que de nouveaux passants nous croisaient, tête baissée ou nez en l’air, que les voitures klaxonnaient, leurs freins crissaient en ralentissant sur l’asphalte tiède au moment de tourner dans la rue adjacente, sa silhouette diaphane plus mince que dans mon souvenir, ses traits évasifs, si frêles qu’ils la figeaient dans l’allure irréelle d’une apparition, plus proche du fantôme que de la figure humaine, impression renforcée par ses mouvements dont je ne percevais qu’une succession de postures et d’attitudes évanescentes qui en accentuait la fragilité : tournant lentement sur elle-même pour s’adresser à l’homme à mes côtés que je ne connaissais pas, ne me voyant pas dans son mouvement de tête, visage à demi tourné vers lui, l’appelant d’une voix calme, hissant le bras dans sa direction, index levé le désignant peut-être ou cherchant à attirer son attention, associant instinctivement la parole et le geste, saisissant son sourire d’un regard complice, comme l’appareil photo capte en un déclic l’image qu’il enregistre, capture fugitive du visage de cette femme au visage tourné, fixant cet homme avec une insistance ténue, son corps s’offrant dans ce geste pourtant banal, cette tendre affection de la main s’ouvrant vers lui, faisant signe amical, avant de disparaître dans le mouvement de la foule, les corps venant faire écran, barrière plutôt que projection, les silhouettes du groupe se confondre en foule étrangement compacte, se mêler comme des corps amoureux, passionnés, les doigts de leurs mains s’imbriquant, les uns glissant sur les autres en se caressant à peine, se frôlant délicatement, puis s’éloignant, le tapage de la rue en sourdine désormais, je continuais à le percevoir malgré tout, même lointain, atténué, m’envahissant, me troublant par ses allers retours incessants, battant à mes tempes, revenant m’entêter par surprise quand je m’y attendais le moins, tandis que je poursuivais mon chemin jusqu’au coin de la rue, dans un dédale de tables de café qui empiétaient en terrasse, de panneaux de signalisation et de poubelles pleines à craquer, où j’avais l’impression de croiser les fantômes de tous les passants disparus, parvenant à la fin au bord du trottoir, dernière ligne droite avant le feu rouge et le passage piéton où il me faudrait marquer un temps d’arrêt puis traverser la route et m’éloigner enfin d’eux sans lui avoir parlé, c’est-à-dire qu’à l’exception de ce qui nous tenait à cet instant à distance malgré notre apparente proximité physique, de ce qui se passait dans la rue et du brouhaha à travers lequel me parvenait de nouveau, sans distance mais coincé dans une dimension parallèle, les derniers échos de sa voix l’appelant lui plutôt que moi, se confondant avec les derniers bruits encore perceptibles des conversations de leur entourage, diminuant, laissant place à l’abrutissement sonore des marteaux-piqueurs et des sirènes hurlantes des véhicules de police ou d’ambulances, factice bande son d’un film improvisé, et au centre duquel, recouvert lui aussi comme tout le paysage d’une fine pellicule le figeant dans l’affligeante fixité des images, s’était formé un nuage de poussière révélé par les faisceaux lumineux, comme celui du grain argentique de la photographie qui, dans sa chambre noire, semblait avoir figé l’ensemble du paysage, de la scène, la devanture du café, les vitrines décorées des commerces de la rue et leurs reflets diffractés renvoyant notre image fragmentée, comme autant de leurres et de mirages éphémères, les passants, le trottoir, et jusqu’à ma présence même dans cet environnement qui pouvait détourner l’attention, distractions et situations d’extrême transparence comme si une lumière les traversait soudain et qu’on ne savait plus de quoi les choses étaient faites, qui n’expliquaient pas tout cependant, se tenait face à moi la femme que j’avais aimée, celle dont j’avais cherché la trace dans les moindres recoins de la ville, dont j’avais espéré patiemment le retour, et qui, contre toute attente, au moment même où j’admettais enfin sa disparition revenait à moi en parfaite inconnue, mais pour laquelle, en cet instant précis où nous nous croisions, troublé, tremblant d’émotion, je devenais invisible, dans cette apparition fugitive, elle tournait la tête vers moi mais c’était à lui, à ma place, qu’elle souriait, dans cette scène où mon corps pourtant présent s’effaçait pour se métamorphoser en souvenir, figure de l’absence dans la surimpression d’un fondu-enchaîné, photogramme de ma propre disparition, ravissement de mon image dans l’angle mort d’un clignement d’œil, le temps suspendu d’un battement de cils.



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