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LIMINAIRE
L’image interminable n°8


Décors de façade : pièges à fantômes.

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Rue de Boulainvilliers, Paris 16e

Certains arrondissements ont des aspects insolites, les façades aux allures de décors : impasses, trompe l’œil, publicités murales, angles d’immeubles en biseau, à la poursuite des fantômes qui hantent les immeubles étroits, en forme de pointe à l’angle des rues. « Formant un angle aigu très prononcé, elle s’avance en porte-à-faux, de sorte que, dans une certaine perspective, elle paraît sans épaisseur et ne rien abriter. » [1] Apprendre à regarder, se faire voyant, pour les faire apparaître dans le tissus urbain. L’illusion est parfois si parfaite que nous passons à côté sans même nous rendre compte de leur aspect plat donnant l’impression qu’ils ne possèdent que deux dimensions. Qui pourrait bien vivre dans tels endroits ? Comment les meubler ? S’y mouvoir ? Sans jamais en faire son horizon ou sa limite. « Je me préoccupe plutôt de la perpétuité, dans ce quartier, d’habitations déconcertantes qui invitent à une rêverie proche de celles qui assurent la prospérité des récits fantastiques. » [2]

La réalité est toujours anachronique.

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Quai de Conti, Paris 6e.

Ce que je n’arrive pas à dire, je dois tout de même essayer, en parlant, mais que puis-je dire, puisque je ne peux pas parler de la mort et l’affronter, car il s’agit de ta mort. Les jours s’écoulent emplis d’un énorme vide. Tous les mots, toutes les conversations m’envahissent et me troublent jusqu’à la nausée. Toutes ces questions qui m’assaillent, ces pourquoi qui se succèdent, tournant dans le vide, leur non-sens, les larmes qui coulent sur mes joues, parfois je ne m’en rends même plus compte, et ce sont les autres qui s’en inquiètent. Les gens de mon entourage me demandent de me ressaisir, de ne pas me laisser aller, personne ne semble vraiment comprendre que je n’en ai plus la force. Un sentiment d’injustice et d’incompréhension. Mon esprit refuse ton départ, ton absence me désespère, je t’attends chaque jour comme si tu allais revenir. Tu me manques terriblement. Les jours passent mais tu ne rentres pas. Parler la mort. Tu ne renteras pas. Pour dire la vie. Et mes larmes coulent.

Le futur c’est maintenant

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Labomédia, 108 rue de Bourgogne, Orléans, Loiret.

Le véritable but de l’ordinateur personnel est d’être l’interface d’une vie et de stocker une vie. Toutes nos données transitent pas des tuyaux, des silos hébergent ces données dans des entrepôts sécurisés, les flux de ces informations traversent des milliers de kilomètres en quelques secondes, font plusieurs le tour de la planète, pour nous tenir informer d’un conflit, d’un scandale financier, ou de l’eczéma du petit dernier, nos messages, et toutes nos communications. Regarder la circulation de ces donnés, habituellement invisibles, est saisissant. Cela ressemble au réseau sanguin qui irrigue notre corps. Les limbes sont un espace intermédiaire entre l’enfer et le paradis. Quand on ouvre un ordinateur, qu’on observe attentivement un micro-processeur c’est le paysage d’une ville qui s’offre à nous, avec ses quartiers, ses immeubles, ses avenues et ses rues. En informatique, les limbes, ce sont aussi les données qu’on a effacées d’un système mais pas supprimées d’un support de stockage.

Un signe de main.

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Rue de la Paix, Paris 9e

Comme il arrive très souvent que j’entende prononcer mon nom dans la rue, avec cette impression tenace que quelqu’un m’appelle, dans la foule dont je ne parviens pas à saisir l’endroit où il se trouve, depuis lequel il tente d’attirer mon attention, j’ai très régulièrement l’impression de te croiser, de capter dans le mouvement d’un corps, le signe d’une main, d’un appel, d’un amical salut, ou bien encore dans le visage d’une inconnue, des traits similaires aux tiens, une vague ressemblance, je m’en rends bien compte, mais sur le moment je suis troublé par la méprise, je m’en veux terriblement, j’ai même un peu honte, vis-à-vis d’elle bien sûr, gêne passagère, excuses polies, sourire discret ou léger mouvement de tête, mais surtout par rapport à toi, ta mémoire, comme si je me rendais coupable de trahison, et qu’à chaque fois que je me trompe, que je te confonds avec une autre, je te perds encore, j’efface un peu plus le souvenir de ta présence aimante, je commence à t’oublier en somme.

Il y a longtemps que je t’aime.

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Parc de la Butte du Chapeau-Rouge, Paris 19e

Il y a longtemps que je t’aime, je me souviens de ta manière de te coiffer, de te regarder dans le miroir d’un regard discret, de sécher tes larmes, d’éternuer en retenant ta respiration, de manger sans faire de bruit, de parler fort quand tu t’enthousiasmes pour un sujet, ou de bailler de manière sonore dès que tu es fatiguée, je n’oublie pas tes caresses, tes soupirs, tes gémissements, tes baisers dans le cou, et ta langue cherchant la mienne ou mordillant mes lèvres, du plaisir que tu avais que je t’appelais mon chéri, que nous discutions tard dans la nuit, que nous écoutions à deux de la musique, comme on regarde ensemble un film, de ta voix, douce et suave, de ta manière de chanter et de boire même si cela n’a pas de liens, je me souviens que tu sursautais à chaque fois que le téléphone sonnait et j’avoue que ça me gênait un peu, mais aujourd’hui c’est moi qui sursautes lorsque le téléphone sonne. J’aimais quand je t’aimais. J’aimais quand je t’observais. Jamais je ne t’oublierais.

[1] Petit guide du 15e arrondissement à l’usage des fantômes, Roger Caillois, Fata Morgana, 2011

[2] Petit guide du 15e arrondissement à l’usage des fantômes, Roger Caillois, Fata Morgana, 2011



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