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LIMINAIRE
Tout un souvenir de ce rêve


Dans la maison vide aux pièces nues, ses longs couloirs sombres et désolés, murs au papier peint défraîchi que la pénombre ternit prématurément, leurs volumes évasivement redessinés par la lumière franche des lampadaires dans la rue déserte, les formes mystérieuses qu’elles projettent au plafond, lambeaux fantomatiques qui se balancent et basculent régulièrement lorsque les voitures, aux phares étincelants, filent à vive allure, en contrebas, s’y promener comme si c’était la première fois, à la découverte d’un lieu inconnu, ou si, par jeu, on y déambulait les yeux fermés, en tentant de parcourir l’espace à l’aventure, à l’aveugle. La fatigue d’une nuit d’insomnie à chercher en vain le sommeil, préférer se lever lorsque tout le monde dort dans sa chambre, pour visiter la vieille demeure à son rythme en faisant attention que personne ne se réveille et ne nous remarque. Dans la pénombre sourde, le silence ténu, la peur d’être surpris à tout moment, persuadé pourtant que tout le monde dort.

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Berlin, octobre 2014

Avancer doucement dans les pièces à tâtons, les inspecter attentivement, sans faire de bruit, dans les chambres aux portes entrouvertes, rester debout, immobile, dans l’entrebâillement, sur le seuil, pour observer ceux qui sont couchés dans leur lit, jamais vus ainsi dans cette lumière particulière, cette position de repos, cette émouvante intimité, écouter leur respiration un peu rauque mais paisible, sourire en entrevoyant de loin leur visage adouci par un sommeil réparateur, car c’est leur visage d’enfant qui nous apparaît soudain, attendrissant dans le cadre des draps remontés jusqu’au cou. Quel dommage de ne pouvoir revenir en arrière. La maison n’est plus la même dans la pénombre, transformée, tous les objets, les bibelots, les livres entassés, l’ordonnancement des lieux, modifiés. Les objets sont faciles à faire parler, pas sûr pourtant qu’ils nous livrent toujours leur vérité. Notre voix porterait si l’on pouvait parler, crier, chanter, on ne le fait pas de peur de se réveiller.

Cette révélation nocturne ravive le souvenir d’incartades improvisées dans les maisons du voisinage, laissées à l’abandon en période estivale, dont mes parents avaient pour mission d’arroser les plantes vertes, d’aérer les pièces en cas de forte chaleur et surtout de nourrir les animaux domestiques, chiens, chats ou tortues. Je dérobais leurs clés et m’introduisais la nuit à l’intérieur pour observer l’endroit en leur absence. Les oiseaux qui passent comme des menaces. S’asseoir dans le canapé du salon ou à la table de la salle à manger, plus tard s’allonger sur le lit, regarder longuement le plafond, ouvrir un livre dans la bibliothèque de la chambre, relire un passage au hasard, se souvenir d’une mélodie ancienne, les paroles qu’on croyait oubliées qui nous reviennent en mémoire, et toute la musique emplit soudain la pièce nue. Dans la maison vide , dans la chambre vide, je passe ma vie à regarder les oiseaux qui passent comme des menaces, et j’entends l’automne. Je n’attends personne.

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Lisbonne, mai 2015

Je revois avec émotion l’appartement de ma grand-mère qui habitait, à la fin de sa vie, un immeuble en banlieue parisienne. Son immeuble surplombait un petit bois couvrant les voies de chemin de fer en contrebas. Les murs nus de la plus grande pièce débarrassée de ses meubles, fenêtres grandes ouvertes sur l’horizon, le ciel dégagé. Les traces laissées au mur par les cadres des tableaux, des miroirs, et les contours des meubles, sur les papiers peints, mais également au sol sur la moquette. Le dessin évanescent d’une vie. Ce lieu que tu découvres lorsque ta grand-mère y emménage, et quelques années plus tard, à son décès, au moment de vider l’appartement. Seul, dans ce lieu vide, désert, dans un immeuble qui te donne l’impression d’être sans attache, suspendu au-dessus de tout, libre comme l’air. Cet endroit qui s’inscrit dans cet espace-temps, identique dans sa nudité, son vide et son ouverture, dans cette boucle temporelle d’un ruban en forme de huit, tournant sur lui-même à l’infini.

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Bruxelles, mars 2010

Tous ces lieux que nous collectionnons, catalogue de chambres où nous avons dormi, inventaire aussi exhaustif et précis que possible des maisons visitées alors qu’elles étaient vides, et tous les souvenirs qu’ils réveillent en nous « comme un mot ramené d’un rêve restitue, à peine écrit, tout un souvenir de ce rêve », s’inscrivent dans un vaste travail de mémoire qui, en partant de la remémoration et de la description de ces lieux, viennent à multiplier les éclats de souvenirs où l’espace aurait acquis préséance sur le temps. C’est en marchant sous les fenêtres de la vieille bâtisse devant laquelle je passe tous les jours, qui me laissait jusqu’à présent l’impression d’avoir toujours été abandonnée, en ruine, persuadé que plus personne n’y vivait depuis longtemps et qu’elle serait prochainement détruite, que je réalise qu’une de ses fenêtres est ouverte, et je crois déceler dans l’ouverture de son volet, une étincelle de lumière. Toutes mes certitudes vacillent alors, et s’évanouissent.



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