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LIMINAIRE
Chambre d’échos qui s’anime à ciel ouvert


« Tout est répétition, re-parcours, retour. En fait, même la première fois est une « seconde fois. »

Cesare Pavese, Le Métier de vivre, Gallimard, 1958

« Un paysage… c’est bien ce que Paris devient pour le flâneur. Plus exactement, ce dernier voit la ville se scinder en deux pôles dialectiques. Elle s’ouvre à lui comme paysage et elle l’enferme comme chambre. »

Walter Benjamin, Le livre des passages, Éditions du Cerf, 1997

Je ne sais plus lire la ville. Je ne suis plus qu’un regard, une distance qui permet d’identifier le lieu et mon appartenance à cet endroit. Le lien c’est toi. Je m’y promène toujours avec autant d’envie de m’y retrouver. Mais je me sens à l’écart de ses accords quelle qu’en soit la tonalité. Ce que la ville fait et ce qui la fait. La diffraction est permanente. Plans panoramiques et séquences furtives. Mélange de forme et d’informe dans cette chambre d’échos qui s’anime à ciel ouvert. Un puzzle dont les pièces ne s’ajoutent pas forcément. Image instable, précaire, de la ville. L’impression d’avoir, en partant à ta recherche, en sillonnant les espaces éloignés de la ville, la somme de ses agencements, les mailles de son tissus relâchées, essayé de réunir ces espaces que plus rien ne reliaient, ces quartiers disjoints, de leur donner corps à nouveau tout ce temps, et dans ces liaisons d’avoir inconsciemment tenté de retrouver ton corps à travers celui que m’offrait la ville, en lambeaux.

Je te parle comme la ville me murmure ses mots, me parle à l’oreille, se confie à moi dans notre langue commune, nos lieux partagés, comme je rêve en marchant, en avançant dans l’espace, dans l’intensité de sa forme, dans le dédale permanent du réel et les méandres de mes souvenirs, les réécritures successives et incessantes de la mémoire où devient mobile, flottant, chemin sans cesse nouveau, pourtant sans fin recommencé, recomposé, sonore, une parole qui s’énonce peu à peu. Je t’entends. Un dialogue s’instaure dans les interstices de ce secret qui se trame. L’intensité ou son absence. Un lent cheminement. Dans les images de la ville que je laisse patiemment se former en moi. Dans les brusques changements de lumière d’un ciel printanier. Dans un léger vertige, une rumeur constante. Je t’attends. Ce qui vient, ce qui finit toujours par arriver. Je suis dehors, envahi par la rumeur continue d’images intrusives, prises sur le vif, une voie à suivre. C’est toujours quelque chose d’étrange.

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Photographie de Petros Kotzabasis

Le souvenir comme un rêve lointain d’une ville qu’on a déjà visitée, qui se dévoile à nous, au rebours, revenir sur les lieux même d’un précédent séjour et retrouver le moindre souvenir dès qu’on commence à en sillonner l’espace, souvenir qui refait surface en se juxtaposant à l’espace qu’on parcourt, vivant et tactile. « Le livre ouvert de la ville, qu’il va falloir lire, interpréter, comprendre. Il y a des rues plans qui sont comme des mots sur la langue, il y a des carrefours où l’on s’arrête longtemps, des squares où l’on s’affaisse toute une ponctuation de la ville qui laisse respirer ses grandes phrases amorphes comme ses éclats lumineux. Un passage est un aphorisme, une impasse une question, un escalier une réponse, un boulevard une rengaine, un kiosque un refrain. » [1], Le passé nous montre la jeunesse du temps. Une lecture du temps. Un champs de tensions et d’écarts. Une mémoire. Autour de moi la ville survit. Des rendez-vous, des traces, des repères et des signes. La ville surgit.

Chaque pas en ville est une écriture. « La ville du flâneur, la ville flânée, pourrait-on dire, ou la ville buissonnière, ce n’est ni une liste de monuments remarquables n’ai une liste de recoins secrets édifiée d’avance. L’événement de la ville, l’événement qu’elle est chaque jour pour elle-même, le flâneur ne le rencontre ni à heures fixes, ni en fonction d’une grille de lecture existante. Il se porte dans l’existant où l’événement s’étiole, il ne recueille que des reflets, des scintillements, des éclats ; notre le flâneur et le fragment et l’indice s’écrit un roman discontinu qui a ses pannes et ses éveils, ses bifurcations et ses impasses. La ville flânée est un tissu de connexions infinies dont le flâneur n’est que le site jet provisoire. La "mémoire" qu’il rencontre ou qu’il effleure n’est pas celle, constituée et déposée, des monuments, elle est celle, étoilée, en allée, vivante et disparaissante, des échos que la ville soulève en lui. » [2] Chaque lecture nous fait avancer en ville.

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Photographie de Petros Kotzabasis http://www.pkomo.gr

[1] Jean-Christophe Bailly, La phrase urbaine, Seuil, Fiction & Cie

[2] Jean-Christophe Bailly, La phrase urbaine, Seuil, Fiction & Cie



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