| Accueil
LIMINAIRE
Les lignes de désir : un été pour écrire



Sixième semaine de l’atelier d’écriture proposé par François Bon pendant 10 semaine dont vous trouverez sur tiers livre les propositions d’écriture développées, avec exemple basé sur un texte d’auteur. Pour cette semaine, c’est à partir du visage et de l’injonction de Jabès qui sert de consigne : « Je n’ai jamais décrit votre visage. »

Je vais tenter de profiter de cet été et de ces ateliers pour travailler sur mes Lignes de désir. Voici mon sixième texte :


Photogramme du film « Alphaville » de Jean-Luc Godard

 

 

 

 

 

 

 

 

Inactif depuis de longues minutes, mon esprit divague. J’observe sans réfléchir, démobilisé, les infimes mouvements, lents et variables, des nuages dans le ciel, leurs jeux lumineux, formes blanches ou grises, évolutives, qui se déplacent selon la vitesse variable du vent, laissant parfois apparaître de larges pans de ciel bleu. Dans ces formes, leurs volumes, leurs couleurs, le rythme de leurs changements, des figures se profilent, effacées, fugitives, véritable défilé d’animaux (lapin avec ses oreilles, flancs arrondis du cochon, tête de cheval qui hennit, aigle aux ailes déployées tournoyant dans le ciel), et d’anatomie humaine (une épaule, une cuisse, un pied), festival d’inventions visuelles surtout, se formant et se déformant si vite qu’on a peine à les définir et les nommer, pas le temps suffisant et surtout distrait par tous ces mouvements giratoires. Une autre forme vient voiler la précédente et dans cet effet de juxtaposition de fins tissus, l’apparition du dessin d’un visage.

Les yeux fermés, dans la pénombre calme et silencieuse de la chambre, ma main glisse tendrement sur tes joues, leur rondeur accueillante, ma paume s’y colle, s’y love. Je caresse tes longs cheveux bruns, mes doigts s’y accrochent en les agrippant. Je sens ton visage se crisper sous l’infime douleur, j’empoigne ton menton avec délicatesse jouant avec, je te tiens, tu me tiens, jauge ton front, des plis se dessinent sous mes doigts, vaguelettes que tu provoques dans un fou rire. Je palpe ton nez, lisse tes sourcils comme j’aime le faire avec les miens à rebrousse-poils, ma main s’empare en aveugle de ton visage, pas un endroit n’échappe à son investigation méticuleuse, ta bouche charnue accueille dans un frémissement le passage expert de mes doigts agiles dont la caresse digitale excite ton épiderme à fleur de peau. Après mon premier passage, tu passes langoureusement la langue sur tes lèvres purpurines, les humidifiant et leur donnant un aspect luisant et voluptueux que j’aime embrasser.

Je croyais ne pas avoir de photographies de toi, mais j’en ai retrouvé une inédite. Nous nous étions donné rendez-vous un soir de la semaine pour boire un verre au Café La Flore en l’Île. Je croyais que j’étais un peu en avance sur l’horaire prévu, arrivant par l’île de la Cité, le soleil illuminait la grande baie vitrée du café sur le Quai d’Orléans, avec sa vue panoramique et son avantageuse situation sur l’arrière de l’île voisine et de Notre-Dame. Je me suis approché de la vitre, pour voir sans trop y croire si tu étais déjà là, en train de m’attendre, mais quand j’ai aperçu mon visage se refléter dans la vitre, transformée sous l’influence du soleil en miroir étincelant, j’ai attrapé mon appareil photo et j’ai visé. C’est seulement au moment d’appuyer sur le déclencheur, l’œil dans le viseur, que j’ai vu ton visage se profiler sous mon reflet, dans son cadre, mon visage protégeant le tien de la lumière extérieure et le laissant ainsi apparaître, nos deux figures mêlées, amoureuses.

Je suis tombé amoureux de toi, dit-il en tirant sur sa cigarette. L’amour, qu’est-ce que c’est ? lui demande-elle. Son visage se tourne lentement vers la fenêtre, elle ouvre les yeux, souriante, illuminée de lumière. Il s’approche d’elle, caresse ses longs cheveux tout en tournant autour d’elle, sa main poursuit son mouvement, glissant sur son épaule puis le long du dos. Il lui fait face à nouveau : non, je sais ce que c’est : c’est la sensualité, lui répond-il, en recommençant à lui caresser les cheveux. Non, la sensualité est une conséquence, elle ne peut pas exister sans amour. Alors qu’est-ce que c’est l’amour ? renchérit-elle en s’approchant à nouveau de la fenêtre. Il revient à sa hauteur, lui passant le bras autour de l’épaule. Ta voix. Tes yeux. Tes mains. Tes lèvres. Tes silences. Tes paroles. Un simple sourire entre nous. Son visage, les yeux levés au ciel, le livre Capitale de la douleur, la couverture ouverte contre la vitre, sur laquelle se reflète le ciel empli de nuages.



© LIMINAIRE 2011 - Créé par Pierre Ménard avec SPIP - Administration - Sur Publie.net - contact / @ / liminaire.fr - RSS RSS Netvibes Liminaire Suivez Pierre Ménard sur Facebook Suivez Pierre Ménard sur Twitter