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LIMINAIRE
Le langage est prisonnier de fils invisibles


Dans le train samedi dernier, un petit garçon voyage avec son père. L’enfant parle beaucoup, parfois un peu fort. Son père lui demande sans succès de baisser la voix à plusieurs reprises. Un train passe à vive allure, dépassant notre train. Le petit garçon se met à crier très fort, le bruit du train couvrant alors sa voix. Puis il se tourne vers son père étonné et lui demande incrédule : « Pourquoi je fais ça ? »

La sonnerie d’un téléphone à l’ancienne se met à retentir bruyamment dans l’habitacle du wagon à l’arrêt en gare. Pas d’autres bruits dans le train que ce téléphone qui sonne, et personne qui décroche. La sonnerie du portable a été changée.

Nous nous sentons tristes et impuissants. Le langage est prisonnier de fils invisibles, les mots sont inaudibles. Ce qui compte n’est plus jamais ce qui est dit mais qui le dit. Il y a tant de bruit, personne n’a besoin d’entendre ce qu’ils disent ou pensent.

« Dans un monde anesthésié, écrit Geneviève Brisac dans son livre La marche du cavalier, seuls importent les records, les excès, les monstres. »

« Crier plus fort, exagérer davantage est le seul chemin de la parole du nouveau millénaire. On n’entend rien de ce qui est articulé de manière naturelle ou légère, on ne sent rien qui ne soit brûlant ou glacé, torride ou horrible. Les viols ne méritent l’intérêt que s’ils sont perpétrés en série ou s’ils sont collectifs. Les killers sont serial ou rien. Nous vivons dans un monde endormi et terrorisé par ses fantasmes. L’autisme social à triomphé. »

« Écrire : nommer ce que nous vivons d’innommé et d’innommable, de confus.

Écrire : interroger cet état somnambule qu’est presque toute vie. Nous ne savons ce que nous faisons, et sommes bouts de bois ramés flottillant sur la mer. L’enfant en nous le sait. »

La vérité se cache dans une cabine téléphonique abandonnée depuis longtemps, le téléphone ne fonctionne plus, aucune tonalité au moment de soulever, hésitant, le combiné de plastique bleu, pesant, accroché à son rigide cordon métallique en aluminium flexible comme un tuyau de douche, les parois de verre recouvertes de buée dégoulinante et de salissures, brouillent la vue, d’anciennes affiches collées les unes sur les autres, en strates successives, ont été arrachées, lacérées, mais récalcitrantes, il a finalement fallu les enlever à l’aide d’un jet d’eau à forte pression qui a laissé sur la vitre les traces blanches des traînées de papier blanc, comme des coulées de neige. Je me faufile à l’intérieur pour disparaître un temps aux yeux des autres, me réfugier dans cet abri de fortune qui n’est accueillant malgré ses airs abandonnés que si l’on pense à bien fermer la porte derrière soi.

Tout à coup, je me trouve transporté ailleurs, par le biais de cette cabine de téléportation improvisée. Les bruits de la ville sont étouffés, calfeutrées dans cette chambre de résonance intime. Il suffit de décrocher le combiné, si, si cette fois-ci la tonalité se fait entendre. J’entends ce que je souhaite entendre depuis longtemps, en secret, dont le souvenir manquait. Un morceau de David Bowie avec cette voix qu’il avait quand il était plus jeune, le son de la voix de mes grands-parents discutant avec leurs enfants dans une cuisine du Berry, la lecture d’un poème récité par cœur au volant d’une voiture sur l’autoroute, une liste de choses à faire, le final de la Bachianas Brasileiras nº5 d’Heitor Villa-Lobos, quelques notes de piano et de trompette de musiciens qui s’exerce dans les couloirs d’un Conservatoire, le dialogue entre Travis et sa femme derrière la vitre du Peep Show dans Paris Texas, la voix de l’acteur Jean Narboni, narrateur du film La jetée de Chris Marker, le roulis de la mer par temps calme, mon prénom prononcé par toutes les voix des gens qui m’aiment, mes filles lorsqu’elles étaient toutes jeunes, chuchotant un matin de Noël pour ne pas faire de bruit, en se demandant ce que contiennent les cadeaux sous le sapin, et si elles peuvent les ouvrir, le bruit du vent dans les arbres, des pas sur la neige, le souffle de ta respiration, et la sonnerie d’un téléphone qui se propage entre les murs nus d’une pièce vide, sans que personne ne décroche. À l’infini.



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