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Assemblage (texte et vidéo) de Pierre Ménard

La forme détournée de l’abécédaire est un genre voué à la célébration de l’acte créateur (le livre des livres). Cette année j’ai décidé d’aborder l’abécédaire par la vidéo. Deux fois par mois, je diffuserai sur mon site, un montage d’extraits de films (à partir d’une sélection d’une centaine de mes films préférés : fiction, documentaire, art vidéo) assemblés autour d’un thème. Ces films d’une quinzaine de minutes seront accompagnés sur le site par l’écriture d’un texte de fiction.

Ce projet est un dispositif à double entrée : un livre et un film. Le film est un livre. Le livre est un film. Ce livre dit qu’il est à voir, ce film montre qu’il est à lire.

T comme Travail : la vidéo



Tout laisser en plan

Son travail l’obsédait, il y pensait jour et nuit. Quand il y pensait le jour, cela l’empêchait de dormir la nuit. Quand il y pensait la nuit, le jour n’en finissait pas. Le travail des jours et des nuits, le travail du temps, l’épaisseur du temps, la volupté de l’instant, l’éternel dans l’éphémère. L’écoulement implacable et continuel du temps. Il pensait à finir le jour avec pour seul désir se libérer du jour l’effacer se dissoudre. Travail de nuit. Code du travail. Le travail en équipe. Tout y passait.

À chaque retour de vacances, le calme et la sérénité, disparaissait assez rapidement.

Au bureau, la cacophonie régnait, tout le monde parlait en même temps, chacun voulant évoquer ses vacances aux autres. Il y avait ceux qui resplendissaient, car ils s’étaient bien reposés, plus motivés que jamais à reprendre le travail. Leur enthousiasme s’estomperait au bout d’une semaine. Il y avait ceux qui disaient qu’ils n’avaient pu dormir sur un transat que cinq minutes, qu’à peine arrivé leur fille avait décidé d’accoucher. Celui qui ne voulait pas en parler, sa femme l’avait quitté pendant les vacances. Celles du service client qui comparaient leurs photos de bébés.

Ceux dont les mines défaites et les regards noirs trahissaient une fatigue qui n’avait pas été désamorcée ; ils prenaient leur café pour se réveiller. Ceux qui n’avaient pas bougé de la région, dos à leurs amis ils expliquaient que cette année, ils s’étaient promenés. Ceux qui ne décrochaient pas un mot, rétifs à échanger leur souvenir et celles qui parlaient trop. Celle qui gloussait que sa balance s’était encore déréglée pendant les vacances, muffin aux raisins et tasse de chocolat à la main. Ceux qui voulaient encore croire qu’il faisait chaud, qui persistaient à venir en short et chemisette. Celui qui état retourné voir belle-maman, ça faisait longtemps et puis, il fallait bien quelqu’un pour compter son argent ! Ceux qui éclataient de rire, ceux qui comparaient leur bronzage, celui qui disait que sa blessure était pire ! Celui qui rétorquait que c’était l’éclairage. Ceux qui revenaient blasés et ceux qui n’en revenaient toujours pas. Celui qui était parti à pied sur le chemin de Saint Jacques de Compostelle avec sa femme et qui revenait avec la trace du tee-shirt sur les bras et la trace des chaussettes sur les mollets. Ceux qui vous regardait avec pitié en voyant votre teint blanc, ceux qui n’en avaient rien à faire et vous disaient que « vous auriez dû partir vous aussi pour prendre un peu de couleurs. » Ceux qui étaient contents d’être là, presque au calme, parce que garder les petits enfants pendant deux semaines, c’est épuisant. Celle qui a oublié comment mettre à jour son ordinateur. Ceux qui ont gardé une branche, un caillou, du sable. Celle qui est revenue avec une entorse. Ceux qui avaient fait du sport avec leurs enfants, qui affirmaient avoir retrouvé la forme de leur vingt ans. Il y avait cette expression dans l’œil qui disait : On en avait vraiment besoin ! Ceux qui étaient partis avec leur chien, et ceux qui les avaient laissé sur le bord de la route. Ceux qui replaçaient à tout bout de champ les sept mots d’italien appris. Celui qui écartait grand les bras pour montrer que les carpes de cette année étaient géantes comme ça ! Ceux qui l’écoutaient avec passion mais se doutaient qu’il en rajoutait à sa façon. Celle qui nous ramenait à cette réalité implacable, cette réalité qui dès le lendemain n’avait plus ce goût de soleil et cette odeur de ciel si bleu. Celui qui avait pris une semaine de plus et qui n’était pas encore là. Ceux qui, rêveurs, n’entendaient pas les réflexions des autres : « T’es avec nous ou t’es encore en vacances ? »

Ressentir le temps. Le poids habituel sur les épaules et la poitrine. Et sous la multiplication des contraintes quotidiennes, des demandes, des attentes, des arbitraires, des rancœurs, des faux-fuyants, des hypocrisies, ici et maintenant, il ne pensait qu’à tout lâcher à nouveau, tout laisser tomber, tout laisser en plan.

Il notait le déroulement des heures et des gestes, le temps qui passait en spirale, en entrelacs, les journées qui se répétaient inexorablement, et des horaires pour tout : l’heure des repas, l’heure des pauses, l’heure des activités, l’heure des courses, l’heure des coups de fils, l’heure du café, l’heure de la cigarette, les moments de discussion avec ses collègues dans le couloir. Il y avait des horaires pour tout, à tout instant. Sa vie devenait mécanique.

Le sentiment d’étrangeté de son lieu de travail, le sentiment, même, d’en être étranger, faisaient place au constat que cette intimité non choisie était un partage. Sur la terrasse, avec ses collègues, ils fumaient en silence. Dans le salon, chez lui, le soir en rentrant du travail, il restait assis un long moment sans allumer la lumière, dans le silence de la pièce, attendant l’heure du repas. Au bureau, à la pause, il restait assis en silence au milieu des conversations de ses collègues. Depuis quelques semaines, il se sentait fatigué.

Le travail en équipe. Le travail accompli. Le travail rend libre. Le droit du travail.

Le système se perpétuait et produisait de manière accélérée les conditions d’une vulnérabilité généralisée. Autour de lui, il croisait sans arrêt des gens cassés, usés, à bout, qui subissaient la montée en puissance de ce régime de production aliénant, l’accélération des cadences, l’intensification du stress, de la tension, la généralisation des instruments de contrôle, la dureté des contraintes. Il se sentait seul, abandonné.


LIMINAIRE le 24/01/2020 : un site composé, rédigé et publié par Pierre Ménard avec SPIP depuis 2004. Dépôt légal BNF : ISSN 2267-1153
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