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LIMINAIRE
Un pas de deux pour une déclaration d’amour


Invité par Pascal Jourdana de la Villa Marelle à participer au Colloque Pour Cortázar qui se déroule en 2014 à Marseille, Fontevraud et Paris, sous la direction scientifique de Sylvie Protin, j’interviens, le vendredi 4 avril à 10h. aux Bancs Publics, pour la table ronde sur Les Autonautes de la cosmoroute : un espace dilaté, avec Roberto Ferrucci (qui a rédigé un article passionnant pour la sortie italienne du livre), et Stéphane Hebert, fils de Carol Dunlop, et auteur (alors enfant) des dessins du livre.

Julio Cortázar sur l'autroute du soleil pour l'écriture du livre « Les autonautes de la cosmoroute »

Julio Cortázar, dont nous fêtons cette année le centenaire de la naissance, est né en 1914 à Bruxelles en Belgique, et mort à Paris, rue Martel, dans le 10e arrondissement, en 1984, après avoir émigré en France en 1951 et avoir été naturalisé français trente ans plus tard.

Pour l’occasion, les éditions Gallimard réédite le recueil de nouvelles Façons de perdre, traduit par Laure Bataillon, et Les Autonautes de la cosmoroute ou Un voyage intemporel Paris-Marseille, écrit en 1983 par Julio Cortázar et sa dernière compagne, l’écrivaine et photographe américaine Carol Dunlop.

En mai 1982, Julio Cortázar et Carol Dunlop prennent l'autoroute du Sud

Un jour de mai 1982, Julio Cortázar et Carol Dunlop prennent l’autoroute du Sud en direction de Marseille. C’est le début d’une aventure et d’un jeu merveilleux, à la limite de la légalité, qui se déroulent pendant trente-deux jours sur l’A6.

Stéphane Hebert, fils de Carol Dunlop, auteur (alors enfant) des dessins du livre « Les autonautes de la cosmoroute »

Les deux explorateurs de l’autoroute à bord de leur vieux combi Volkswagen rebaptisé Fafner, en hommage au légendaire dragon de Wagner, tiennent un journal de bord détaillé où ils décrivent non seulement tous les aléas de leur périple Paris-Marseille, depuis la faune, la flore des aires de parking jusqu’aux toilettes pour dames en passant par ces « renforts gastronomiques et moraux communément appelés restaurants. »

Restaurant de l'aire de La Ferté sur l'A6 via Google Street View

Mais aussi tous les pièges et les menaces les plus abominables auxquels ils doivent faire face : sorcières, gendarmes, agents secrets...

Aire e repos de Tricastin, sur l'A6 via Street View

Camions sinistres d’origine inconnue qui les doublent dangereusement et essaient de les écraser.

Camion hommage à Fafner sur l'aire de repos de l'A6 à Lançon-Provence

Comme souvent chez Cortázar, les frontières entre rêve et réalité s’effacent graduellement au cours de ce voyage inattendu et poétique, qui devient au fil des pages une célébration sans fin de la vie.

Aire de repos du Bois Moreau, sur l'A6 via Google Street View

Mais cette histoire débute quelques années plus tôt, lorsque Cortázar, dans sa nouvelle L’autoroute du sud, décrit un mystérieux incident qui bloque un dimanche la circulation sur l’autoroute. Les heures, les jours passent. Peu à peu, une subtile confusion s’établit ; en fonction du caractère de chacun et de la personnalité même de leurs voitures, les rôles se distribuent. Le plus étrange est que tout cela paraît normal.

Aire de repose de la Biche sur l'A6 via Street View

« La colonne se remettait en marche, lentement d’abord puis comme si l’autoroute était définitivement libre. À la gauche de la 404 était revenue une Taunus et 404 eut un instant l’impression que le groupe se recomposait, que tout rentrait dans l’ordre, qu’on pouvait aller de l’avant sans rien défaire. Mais c’était une Taunus verte et, au volant, il y avait une femme à lunettes noires qui regardait fixement devant elle. On était bien obligé de s’abandonner au flot, de s’adapter mécaniquement à la vitesse des voitures qui vous entouraient, de ne pas penser. Sa veste en cuir devait être dans la voiture du soldat. Taunus avait le roman qu’il avait lu les premiers jours. Son flacon de lavande à demi plein dans la voiture des religieuses. Et lui, il avait là, et le touchait de temps en temps, le petit ours de feutre que Dauphine lui avait offert comme mascotte. Absurdement, il s’accrocha à l’idée qu’à neuf heures et demie on distribuerait les rations de nourriture, il faudrait voir les malades, examiner la situation avec Taunus et le paysan de l’Ariane ; puis viendrait la nuit, et Dauphine, ouvrant avec précaution sa portière, les étoiles ou les nuages, la vie. Oui, il fallait que ce soit comme ça, ce n’était pas possible que tout soit fini pour toujours. Peut-être le soldat se serait-il procuré une ration d’eau supplémentaire, elle avait bien diminué les derniers temps ; de toute façon, on pouvait compter sur Porsche à condition d’y mettre le prix. Et sur l’antenne de sa radio flottait follement le petit drapeau à croix rouge et l’on roulait à quatre-vingts à l’heure vers les lumières qui se rapprochaient peu à peu, sans que l’on sache bien pourquoi tant de hâte, pourquoi cette course dans la nuit entre autos qui ne se connaissaient pas, où personne ne savait rien des autres, où tout le monde regardait fixement de l’avant, exclusivement de l’avant. »

Dans la scène de l’embouteillage au début de son film Week-end, Jean-Luc Godard ne garde que la trame narrative et le travelling de la nouvelle de Julio Cortázar, et c’est surtout dans construction antinarrative qu’il se rapproche le plus de l’univers de l’auteur de Marelle : ce n’est pas l’histoire que l’on raconte qui importe, mais les détours que l’on emprunte, les circonvolutions que l’on invente autour de l’histoire qui permettent d’en élaborer le récit au fil de son écriture, dans son mouvement.



Dans Les Autonautes de la cosmoroute Cortázar évoque à plusieurs reprises les films de Werner Herzog, mais c’est surtout à son carnet de route que je pense : Sur le chemin des glaces. En novembre 1974, Werner Herzog apprend que son amie Lotte Eisner, critique et historienne du cinéma allemand, est très malade, on craint pour ses jours.

« Je me mis en route pour Paris par le plus court chemin, avec la certitude qu’elle vivrait si j’allais à elle à pied. Et puis, j’avais envie de me retrouver seul. »

À travers cette marche de Munich à Paris qui anime de bout en bout le récit, Herzog nous réapprend à voir ce sur quoi notre œil glisse, indifférent. Tout ici est mouvement : chemins, fleuve, oiseaux, arbres, pluie, neige. Reportage mais aussi témoignage d’un homme qui nous fait partager tour à tour ses moments d’exaltation, d’épuisement, de plénitude. C’est un geste de chevalerie, un acte fou dicté par l’amitié qui fait écho au voyage intemporel de Julio et Carol et qui s’inscrit à jamais dans le temps d’un livre, sous l forme d’une déclaration d’amour.

Aire de repos de la Repotte, sur l'A6 via Street View

L’année dernière François Bon a dressé l’inventaire de ses livres, Les autonautes de la cosmoroute y figure en bonne place.

« Si j’ai acheté Les autonautes de la cosmoroute, c’était clairement à cause des autoroutes et des voitures. Et, dès le livre avalé, cet immense silence qui fait qu’on reste avec le livre à la main refermé, les yeux dans le vide, et que cette immobilisation intérieure se prolonge même longtemps, des jours et des jours (ou même des années, ou même jusqu’à maintenant) alors qu’on a repris l’activité habituelle. »

AIre de repos d'Hervau, sur l'autoroute A6, via Street View

Ainsi, dans ces 34 jours que Julio Cortázar et Carol Dunlop mettent à rejoindre Marseille depuis Paris, par l’autoroute juste ouverte dans son intégralité, avec la contrainte de s’arrêter à un parking pour y déjeuner, un autre pour y dormir, sans en passer aucun, et se faisant ravitailler une fois à mi-parcours, dans la lenteur des poses déployant sur table de camping la machine à écrire ou le carnet à dessin.

Mais pouvions-nous comprendre, sinon quelques mois plus tard, qu’eux deux se savaient malades, et que cet enfermement dans la trajectoire et le mouvement linéaire indéfini de l’autoroute était la façon la plus privilégiée de trouver un lieu hors du monde, sans signe, sans attache ? Passer au cimetière Montparnasse, où tant de jeunes sud-américains viennent poser un petit gravier blanc, et comparer les deux dates de décès à celle du dernier voyage. »

Tombe de Carol Dunlop et Julio Cortázar au cimetière du Montparnasse, par Pierre Ménard

Dans son livre Autoroute, édité en numérique sur Publie.net, François Bon envoie une voiture imaginaire, avec un type qui filme et un autre qui écrit. « Tous les paysages décrits sont réels, écrit-il sur son site, minutieusement reconstruits, mais d’après les photos les plus archétypiques découpées dans France-Routes. »

Laisse-venir est le récit d’un trajet Paris-Marseille, d’abord virtuel, comportant dix étapes liées à des lieux d’enfance ou à l’histoire personnelle de chacun. Ce projet, dont l’idée m’a bien évidemment été inspirée par la lecture du livre de Julio Cortázar Les Autonautes de la cosmoroute, a commencé à prendre forme en mai 2012 lors de ma venue pour une résidence d’écriture avec Anne Savelli à la Friche Belle de Mai. Une approche de la ville tout en détours et cheminements, après en avoir rêvé tous deux l’accès. Deux parcours fictifs donc, avec des textes et des images de Google Street View associées aux lieux choisis. Puis le voyage a été « éprouvé » réellement dans un train. Un processus d’écriture complexe : plusieurs voix, divers modes d’expression (texte et image), plusieurs niveaux de réalité, plusieurs médias (twitter, les blogs et sites des auteurs et bientôt un livre numérique), plusieurs temporalités (évolution de la simultanéité de l’expérience vécu et de l’écriture à un travail éditorial sur une création finie). Une création littéraire numérique multidimensionnelle, peut-être la plus à même de transcrire « les interstices de la vie » et de cerner au mieux la complexité cachée du quotidien.

Laisse venir est un texte d’Anne Savelli et Pierre Ménard, à paraître cette année, dans une co-édition des éditions du Bec en l’air et de la Marelle.

Aire de repos de la Repotte, sur l'autoroute A6, sur Google Street View

On comprend lentement que ce voyage Paris-Marseille en fait est un adieu au monde, ce que Julio Cortázar, qui mourra peu de temps après sa femme, explique avec émotion dans le post-scriptum du livre :

« Tout comme je lui dois le meilleur de mes dernières années, je lui dois de finir seul ce récit. Je sais bien Oursine, que tu aurais fait la même chose si c’était moi qui avais dû partir le premier et je sais que ta main écrit, unie à la mienne, ces derniers mots où la douleur n’est pas, ne sera jamais plus forte que la vie que tu m’as appris à vivre, comme nous sommes peut-être arrivés à le montrer dans cette aventure qui parvient ici à son terme mais qui continue, continue dans notre Dragon, continue à jamais sur notre autoroute. »



Les autonautes de la cosmoroute est un au revoir, à la fois enjoué et créatif, une déclaration d’amour dans une inédite carte du tendre, où le couple prend le temps de se retrouver dans le lieu le plus paradoxal de l’isolement, celui du bruit, du mouvement et de la vitesse, pour arrêter le temps, nous faire signe et nous saluer avec un pas de deux au bord de la route.

« Écrire. Mais peut-être pas directement ; il faut toujours un petit temps à l’événement pour se faire parole. Comme si son sens et même sa forme devraient passer par un long chemin intérieur avant de trouver leur cohésion. »





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