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L’éternité, c’est un tout petit instant


L’Oubli est un recueil de huit nouvelles de David Foster Wallace publié en 2004 aux États-Unis, huit ans après L’Infinie Comédie et cinq après un autre recueil : Brefs entretiens avec des hommes hideux. Moins complexe dans leur construction narrative, ces huit récits, publiés aux éditions de L’Olivier en octobre 2016, condensent cependant les motifs récurrents et les thèmes personnels de l’auteur (critique caustique du monde de la consommation, de la culture populaire américaine, dénonciation de l’égocentrisme cultivé par le capitalisme et la place prépondérante des médias dans la société et celle que chaque individu occupe en ce monde), tout comme le style d’écriture de L’Infinie Comédie (une prose à l’aspect labyrinthique, cherchant à rompre la linéarité narrative par l’utilisation de fréquentes notes de bas de page, d’abréviations et de mots anciens), faisant de ce livre à la construction complexe, où la temporalité joue sans cesse avec nous, une introduction à l’univers intense de David Foster Wallace.

La nouvelle Ce cher vieux néon raconte l’existence torturée d’un homme jusqu’à son suicide et ce qu’il considère être l’au-delà : l’instant précédant la mort où chaque instant de nos vies ne passe pas devant nos yeux comme un film mais plus comme un espace où le temps n’a plus lieu d’être et dans lequel nous pouvons nous mouvoir. À la fin de la nouvelle, la figure du narrateur et de l’auteur se mêlent, lorsque ce dernier évoque « la guerre indescriptible [qu’il a menée] contre lui même ». L’auteur s’est en effet suicidé quatre ans plus tard, on peut se demander dans quelle mesure cette nouvelle est une recherche de réponse anticipée pour expliquer pourquoi un homme brillant et réussissant sa vie finit par se suicider.

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L’Oubli, de David Foster Wallace

Passage de la nouvelle Ce cher vieux néon, extrait du recueil de nouvelles : L’oubli  :

« Bon, là on arrive à ce que je vous ai promis et dont je vous ai présenté tout le synopsis pénible de ce qui y a mené dans l’espoir de. Autrement dit, ça fait quoi de mourir, qu’est-ce qui se passe. Je me trompe ? C’est ce que tout le monde veut savoir. Et vous aussi, croyez-moi. Que vous décidiez ou non d’aller jusqu’au bout, que je vous en dissuade comme vous pensez que je vais essayer de le faire ou non. Déjà, ça ne ressemble à rien de ce qu’on croit. La vérité, c’est que vous savez déjà ce que ça fait. Vous connaissez déjà la différence entre la taille et la vitesse de ce qui défile en vous et le fragment minuscule et insuffisant que vous pourrez jamais en communiquer. Comme s’il y avait en vous une salle gigantesque pleine de ce qui semble être l’intégralité de l’univers à un instant T et pourtant les seules choses qui en sortent doivent réussir à se glisser par un minuscule trou de serrure du genre qu’on voit sous la poignée des vieilles portes. Comme si nous essayions tous de nous voir les uns les autres par ces minuscules trous de serrure.

Sauf que la porte a une poignée, elle peut s’ouvrir. Mais pas comme vous le pensez, Mais, et si ? Réfléchissez-y une seconde – imaginez maintenant que tous les mondes de matière infiniment dense et changeante en vous à chaque moment de votre vie se révèlent ouverts et exprimables après la mort de ce que vous concevez comme vous, car imaginez maintenant qu’ensuite chaque moment soit une mer ou un plan ou un passage de temps infini dans quoi s’exprimer ou le communiquer, et vous n’avez même pas besoin d’un langage organisé, vous pouvez comme on dit ouvrir la porte et arriver dans la salle de n’importe qui avec toutes vos idées et facettes et formes multiformes. Car écoutez – on n’a plus beaucoup de temps, c’est ici que Lily Cache amorce une légère descente et que les remblais commencent à se raidir, et vous ne distinguez pas le contour du panneau non éclairé annonçant le stand de légumes qui n’est plus jamais ouvert, le dernier panneau avant le pont – alors écoutez : Qu’est-ce que vous croyez être, exactement ? Les millions et les trillions de pensées, de souvenirs, de juxtapositions — même les plus folles, comme celle-ci, je sais que vous le pensez – qui défilent dans votre tête et disparaissent ? Une espèce de somme ou de reste de tout ça ? Votre histoire ? Vous savez combien de temps s’est écoulé depuis que je vous ai dit que j’étais un imposteur ? Vous vous souvenez que vous regardiez la montre RESPICEM suspendue au rétroviseur et que vous voyiez l’heure, 21h17 ? Et maintenant, vous regardez quoi ? Coïncidence ? Et si le temps ne s’était pas écoulé du tout ? [1]

La vérité, c’est que vous avez déjà entendu ça. Que c’est ça qui se passe. Que c’est ça qui crée de la place pour les univers en vous, pour toutes fractales sans fin de relations et de symphonies de voix, les infinités que vous ne pouvez jamais montrer à une autre âme. Et vous croyez que ça fait de vous un imposteur, cette minuscule fraction qui est la seule visible ? Bien sûr vous êtes un imposteur, bien sûr ce que les gens voient n’est jamais vous. Et bien sûr vous les avez, et bien sûr vous essayez de maîtriser la partie qu’ils voient puisque vous savez que ce n’est qu’une partie. Qui ne le ferait pas ? Ça s’appelle le libre arbitre, gros malin. Mais en même temps c’est pour ça qu’il est si bon de fondre en pleurs devant les autres, ou de rire, ou de parler en langues, ou de chanter en bengali – ce n’est plus de l’anglais, ça n’a plus besoin de se faufiler par aucun trou.

Donc allez-y, pleurez autant que vous voulez, je ne dirai rien à personne.

Mais si vous aviez changé d’avis, ça n’aurait pas fait de vous un imposteur. Ce serait triste de le faire parce que vous pensez y être obligé.

Cela dit ça ne sera pas douloureux. Il y aura du bruit, et vous sentirez des choses, mais elles vous traverseront si vite que vous ne vous rendrez même pas compte que vous les ressentez (ce qui est peu comme le paradoxe dont je me suis servi pour rebondir contre Gustafson – peut-on être un imposteur si on n’est pas conscient d’en être un ?). Et le très bref instant d’incendie que vous ressentirez vous fera presque du bien, comme quand on a froid aux mains, il y a un feu et on en approche les mains.

La réalité c’est que mourir, c’est pas l’horreur mais ça prend une éternité. Et l’éternité, c’est un tout petit instant. Je sais que ça ressemble à une contradiction, ou peut-être juste à un jeu de mots. Ce que c’est en réalité, s’avère-t-il, c’est une question de perspective. »

[1] Il y a quelque chose de pas tout à fait réel dans le temps séquentiel tel qu’on le perçoit, comme l’indiquent les divers paradoxes du temps qui est censé passer et d’un prétendu « présent » qui se dévide constamment dans le futur et produit derrière lui de plus en plus de passé. Comme si le présent était cette voiture – une jolie voiture, d’ailleurs – et le passé la route sur laquelle nous venons de rouler, et le futur la route éclairée par les phares sur laquelle nous ne sommes Pas encore arrivés, et le temps le mouvement de la voiture, et le présent le parechocs avant de la voiture qui transperce la brume du futur, de sorte que nous Sommes maintenant et qu’un tout petit peu plus tard c’est un maintenant tout à fait différent, etc. Sauf que si le temps passe vraiment, à quelle vitesse va-t-il ? À Quelle allure le présent change-t-il ? Vous voyez ? Autrement dit si nous utilisons le temps comme mesure du mouvement ou de la vitesse — ce que nous faisons, c’est le seul moyen – 95 kilomètres/heure, 70 pulsations/minute, etc. – comment Peut-on mesurer la vitesse à laquelle avance le temps ? 1 seconde/seconde ? Ça n’a pas de sens. On ne peut même pas parler d’un temps qui s’écoule ou avance sans buter illico sur un paradoxe. Prenez donc une seconde pour réfléchir : et si en réalité il n’y avait pas de mouvement ? Et si tout se dévidait dans l’instant qu’on appelle le présent, cette première et infinitésimale fraction de seconde d’impact quand le pare-chocs de la voiture à pleine vitesse commence juste à toucher le pilier du pont, juste avant que le pare-chocs se froisse et déplace le capot et que vous partiez violemment en avant et que la colonne de direction revienne vers votre poitrine comme tirée par un canon énorme ? Autrement dit, et si en fait ce maintenant était infini et ne passait jamais vraiment dans le sens où votre esprit est censément programmé pour comprendre le passage, ainsi votre vie entière mais aussi toutes les façons humainement concevables de la décrire et de la justifier auraient le temps de briller comme ces néons en forme de cursives que les enseignes et les vitrines aiment tellement utiliser dans vọtre esprit toutes à la fois pendant l’instant littéralement incommensurable entre l’impact et la mort, quand vous partez tout juste à la rencontre du volant à une vitesse qu’aucun ceinture jamais fabriquée ne pourrait réfréner – FIN.

L’oubli, de David Foster Wallace
Publié le 8 janvier 2017
- Dans la rubrique LIVRE & LECTURE
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