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On reconnaît les villes à leur démarche


« Mais prenez quelques minutes, mentalement, pour vous remémorer, dans les livres qui comptent, ces scènes d’arrivée, nous conseille François Bon pour mener à bien sa deuxième proposition d’écriture. Relire par exemple le tout début du Grand Meaulnes (le narrateur revient du village à chez lui au crépuscule) ou l’arrivée de Meaulnes à la maison de la fête. À vous de retrouver les autres, celles qui vous concernent (suis sûr que si chacun en propose quatre, ce ne serait jamais les mêmes). Relisez donc, chez Poe, l’arrivée à la Maison Usher, et bien sûr le magnifique livre auquel j’ai pris le titre de ce billet – titre qui va nous servir de thème. »

« Musil, c’est la tentative du tout. Du tout du monde », écrivait Marguerite Duras, à propos de l’auteur de l’un des plus grands romans du XXe siècle : L’Homme sans qualités, œuvre inachevée de 1700 pages auquel l’écrivain autrichien a travaillé pendant plus de trente ans. Né en 1880, Robert Musil publie son premier livre en 1906, Les Désarrois de l’élève Törless, devenu un classique du roman d’apprentissage. Dès 1903, il a le projet d’un vaste roman autobiographique, qui l’occupera jusqu’à la fin de sa vie. Il meurt en 1942, en exil en Suisse, malade d’épuisement et ruiné par la censure nazie.

L’Homme sans qualités est un « livre étincelant » - selon Thomas Mann-, qui ausculte avec ironie les symptômes de la décadence de l’Empire austro-hongrois à la veille de la Première guerre mondiale. À travers une galerie de personnages incarnant les paradoxes de la philosophie, de la politique, de l’économie et du pouvoir, empêtrés dans les valeurs obsolètes de la Monarchie et les désillusions de la modernité, Robert Musil y décrypte l’inévitable faillite de la culture européenne, et annonce le chaos à venir.

Dans l’émission Ça peut pas faire de mal de Guillaume Gallienne, diffusée le samedi 3 décembre 2011 sur France Inter, quelques chapitres de ce texte mythique, dans la traduction de Philippe Jaccottet, avec les voix de Martin Flinker et Mickael Haneke (archives INA).




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« On signalait une dépression au-dessus de l’Atlantique ; elle se déplaçait d’ouest en est en direction d’un anticyclone situé au-dessus de la Russie, et ne manifestait encore aucune tendance à l’éviter par le nord. Les isothermes et les isothères remplissaient leurs obligations. Le rapport de la température de l’air et de la température annuelle moyenne, celle du mois le plus froid et du mois le plus chaud, et ses variations mensuelles apériodiques, était normal. Le lever, le coucher du soleil et de la lune, les phases de la lune, de Vénus et de l’anneau de Saturne, ainsi que nombre d’autres phénomènes importants, étaient conformes aux prédictions qu’en avaient faites les annuaires astronomiques. La tension de vapeur dans l’air avait atteint son maximum, et l’humidité relative était faible. Autrement dit, si l’on ne craint pas de recourir à une formule démodée, mais parfaitement judicieuse : c’était une belle journée d’août 1913.

Du fond des étroites rues, les autos filaient dans la clarté des places sans profondeur. La masse sombre des piétons se divisait en cordons nébuleux. Aux points où les droites plus puissantes de la vitesse croisaient leur hâte flottante, ils s’épaississaient, puis s’écoulaient plus vite et retrouvaient, après quelques hésitations, leur pouls normal. L’enchevêtrement d’innombrables sons créait un grand vacarme barbelé aux arêtes tantôt tranchantes tantôt émoussées, confuse mare d’où saillait une pointe ici ou là et d’où se détachaient comme des éclats, puis se perdaient, ses notes plus claires. À ce seul bruit, sans qu’on en pût définir pourtant la singularité, un voyageur eût reconnu les yeux fermés qu’il se trouvait à Vienne, capitale et résidence de l’Empire.

On reconnaît les villes à leur démarche, comme les humains. Ce même voyageur, en rouvrant les yeux, eut été confirmé dans son impression par la nature du mouvement des rues, bien avant d’en être assuré par quelque détail caractéristique. Et s’imaginerait-il seulement qu’il le pût, quelle importance ? C’est depuis le temps des nomades, où il fallait garder en mémoire les lieux de pâture, que l’on surestime ainsi la question de l’endroit où l’on est. Il serait important de démêler pourquoi, quand on parle d’un nez rouge, on se contente de l’affirmation fort imprécise qu’il est rouge, alors qu’il serait possible de le préciser au millième de millimètre près par le moyen des longueurs d’onde ; et pourquoi, au contraire, à propos de cette entité autrement complexe qu’est la ville où l’on séjourne, on veut toujours savoir exactement de quelle ville particulière il s’agit. Ainsi est-on distrait de questions plus importantes.

Il ne faut donc donner au nom de la ville aucune signification spéciale. Comme toutes les grandes villes, elle était faite d’irrégularité et de changement, de choses et d’affaires glissant l’une devant l’autre, refusant de marcher au pas, s’entrechoquant ; intervalles de silence, voies de passage et ample pulsation rythmique, éternelle dissonance, éternel déséquilibre des rythmes ; en gros, une sorte de liquide en ébullition dans quelque récipient fait de la substance durable des maisons, des lois, des prescriptions et des traditions historiques ».

L’homme sans qualités, de Robert Musil
Publié le 8 juillet 2013
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