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LIMINAIRE
L’œuvre collective est l’avenir du livre numérique


J’ai présenté sur ce site, il y a deux ans déjà, une nouvelle manière de lire le récit de fiction, à partir du travail graphique d’Alberto Hernández... Le roman hybride.

Un roman hybride peut être considéré comme un roman mélangeant l’image et le texte où le texte écrit et des dispositifs graphiques comme l’illustration, photographie, infographie ou traitements typographiques peuvent intervenir afin de maintenir l’intérêt du lecteur, en ajoutant à l’interactivité du livre et aussi de donner à la page imprimée une surface visuelle multidimensionnelle. C’est un genre de livre qui exige la participation du lecteur, le livre devant être manipulé pour être lu et expérimenté.

Alberto Fernández

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Cette redécouverte du support éditorial original proposait une expérience narrative originale à partir du livre Strange Case of Dr Jekyll and Mr Hyde de Robert Louis Stevenson, y ajoutant dispositifs graphiques ludiques, formats et matières hybrides, jeux visuels, contrastes typographiques, nous engageant à une lecture plus dynamique de l’ouvrage et nous aidant, en même temps, à en comprendre l’histoire par d’autres biais, sous des angles inédits.

« Pas possible d’entrer dans l’invention sans expérimenter directement l’invention de ce nouveau lire/écrire dans toutes ses formes, écrit François Bon, et notamment dans l’impossible division, désormais, du site et du livre, de nos blogs, carnets et des formes plus stables que nous lançons en circulation sous le nom de livre numérique. »

C’est ce qu’on expérimente au quotidien dans nos sites. Depuis longtemps l’écriture numérique est une écriture fragmentée, fonctionnant par série et récurrence, élaboré directement au format html, avec ajout systématique de photographies, de vidéos et de sons, enchevêtrement et résonance de tous ces médias entre eux. Les textes sont reliés les uns aux autres par de très nombreux liens hypertextes permettant circulation et lecture non-linéaire, ainsi que par des mots clés.

Même si le lecteur a la possibilité de choisir entre plusieurs variantes possibles, la structure du texte est définie en amont par l’auteur. Ce qui change, c’est que le plan n’est plus linéaire mais établi suivant un quadrillage, une arborescence. Dans l’article qu’il consacre à Peter Meyers d’O’Reilly Media qui s’est lancé dans l’écriture d’un livre, Breaking the Page (Casser la page), où, en ligne, billet après billet, il pose des questions percutantes sur la conception de nos livres numériques, Hubert Guillaud rappelle sur son blog que son propos est d’interroger ce qu’on peut faire avec le livre numérique et qu’on ne peut pas faire avec le livre imprimé.

À ce titre, l’édition de Composition n°1, qui a été lancée l’été dernier sur l’ibookstore d’Apple pour l’iPad par L’éditeur anglophone Visual Editions qui en avait déjà publié une première version anglaise sous forme de boîte et de feuillets volants, conforme à la première édition de l’ouvrage aux éditions du Seuil, en 1964, est très intéressante, comme j’ai essayé de le montrer ici :

Composition n ° 1 est un roman qui repose sur un tableau abstrait, et elle est une abstraction de la forme romanesque avec une structure non-linéaire, que le lecteur peut créer comme une forme de bricolage.



J’ai également essayé de montrer dans mon texte Écriture interactive et lecture transversale comment l’éclatement de la continuité temporelle et le fonctionnement fragmentaire de la mémoire pouvait être une manière pour les auteurs de représenter le monde. J’y présentais plusieurs exemples d’auteurs, et notamment sur Publie.net, pour tout ce qui est publié Hors Collection, cherchant à développer ces questions et à trouver les solutions techniques (et les partenaires nécessaires pour les mettre en oeuvre).

J’ai lu l’article d’Hubert Guillaud à propos des auteurs du numérique face aux nouvelles technologies.

Je reconnais qu’il y a encore peu d’auteurs pour s’emparer des dispositifs qu’Hubert Guillaud évoque en prolongeant la présentation d’Etienne Mineur des éditions Volumiques (j’en connais cependant quelques-uns qui sont déjà partant et souhaitent s’emparer des ces technologies, ne serait-ce qu’autour de moi et de Publie.net, je pense notamment à Guillaume Vissac, Cécile Portier, Joachim Séné, Isabelle Pariente-Butterlin, Anne Savelli, et de nombreux autres j’en suis sûr).

« Beaucoup d’auteurs ne sont pas très ouverts à une intervention sur leur œuvre, dans le corps même de leurs oeuvres. Les éditeurs sont également parfois frileux à l’idée de devoir renégocier des droits, discuter avec leurs auteurs dans des processus parfois complexes et qui peuvent s’arrêter à tout moment. Les éditeurs ont tendance à préférer travailler depuis des formes où les auteurs sont dépossédés de leurs droits. »

Je pense, tout comme Hubert Guillaud, que pour que les auteurs inventent de nouvelles manières de lire et d’écrire (plutôt que jouer avec de nouvelles contraintes à la manière de l’OuLiPo), il faut qu’ils parviennent à se défaire de l’isolement littéraire, et qu’ils acceptent que l’œuvre numérique ne peut plus se faire que de manière collective, mais bien plus qu’un problème de droit, je crois que c’est avant tout un problème technique, d’appropriation des outils et un manque de moyens qui les en empêche.

« L’œuvre collective est assurément l’avenir du livre numérique. C’est en cela que nombre d’experts répètent que la figure de l’auteur est en voit de disparition. Pour jouer des nouvelles contraintes qui leur font face, les auteurs vont devoir profondément réinventer leurs métiers, leurs savoir-faire. Et ils ne le feront pas seuls. »

Mais comment faire pour aller plus loin ?

Je lisais d’ailleurs ce matin ce texte d’Isabelle Pariente-Butterlin sur l’article d’Hubert Guillaud et suis tout à fait d’accord avec sa conclusion en forme de questions : « Mais comment se saisit-on de ces techniques ? Comment y a-t-on accès ? Questions en retour d’un auteur (?) qui aimerait bien expérimenter. »

 

 

 

 

 

 

Avec la revue de création d’ici là sur Publie.net, j’ai pu travailler avec Gwen Català pour inventer avec lui une nouvelle forme de lecture à l’intérieur de cette revue qui mêle textes, images fixes et animées, et créations sonores, et dont la variété des lectures (plusieurs entrées dans le menu visuel, lecture chronologique ou aléatoire, par auteur ou par le biais de liens internes qui proposent une lecture alternative), invite le lecteur à naviguer autrement dans la revue, en modifiant ses habitudes de lecture.

Texte de Virginie Gautier et photo de David Cousin-Marsy dans le n°8 de la revue d'ici là sur Publie.net

 

 

 

 

 

 

 

 

Je mène également depuis deux ans déjà un travail d’édition protéiforme autour de mon projet de récit à lecture aléatoire Les lignes de désir.

Visuel de Eda Akaltun

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

J’imagine un texte dont la publication ne retiendrait qu’une sélection aléatoire dans l’ensemble des fragments écrits (et à chaque nouvelle impression, une nouvelle version créant ainsi autant de versions collectors de ce récit), mais aussi une version sous forme de cartes à jouer (tirage limité façon livre d’artiste), un site (avec des promenades sonores (ambiance ville lecture de fragments du texte et création musicale), des diaporamas de trajets à rejouer à travers la ville), une application iPhone/iPad (permettant une lecture mobile de ces parcours poétiques en fonction de sa localisation) et des performances (visites guidées, lecture aléatoire in situ).

Mais c’est difficile, c’est long (deux ans déjà !), et je sais que je n’y arriverai pas seul. Mais je continue d’y travailler en essayant d’ouvrir le projet à ceux qui s’y intéressent pour lui permettre de se développer comme je le souhaite, tout en travaillant sur d’autres projets en parallèle.

Nos modes de lecture changent, notre écriture évolue avec le web. Il nous faut articuler livre et internet de manière neuve. Inventer de nouvelles formes éditoriales pour faire reculer les frontières du livre. Ainsi l’œuvre n’est jamais la même lorsqu’elle s’inscrit dans des formes distinctes. À chaque fois, elle porte une signification différente. Il faut expérimenter en dehors de nos zones de confort, exploiter les outils et médias du web pour développer de nouvelles manières d’écrire, de raconter des histoires, de représenter le monde, ce qui ne peut que démultiplier ce qui définit au fond le livre, la part de l’imaginaire, le travail de la langue.

2 commentaires
  • Inventer de nouvelles formes éditoriales 5 mai 2012 21:22, par Isabelle Pariente-Butterlin

    Merci, Pierre, de votre attention à des questions que je lançais un peu à la cantonade. Je suis heureuse que vous me donniez l’occasion d’ouvrir une discussion que j’aimerais beaucoup approfondir, et qui est celle de cette œuvre collective qui est tout à la fois une chose qui m’intéresse et me pose question. Je comprends bien que la forme du livre se modifie en profondeur, tout à la fois par l’écriture sur les blogs et par l’édition numérique. Disons simplement que je commence à le mesurer, car en prendre la mesure est une expérimentation constante et en élaboration constante. Qu’entendez-vous exactement quand vous parlez d’œuvre collective ? Voulez-vous dire qu’il y a, dans la construction d’un livre numérique, ou dans l’écriture numérique, des interactions entre ceux qui écrivent, ceux qui photographient (dont les rôles peuvent changer évidemment d’un endroit à un autre du web), ceux qui apportent de nouvelles possibilités techniques ? Ce sont encore des modèles de travail en commun que l’on connaît ailleurs. Voulez-vous dire plus encore, par exemple que les écritures s’affinent, se modifient au contact les unes des autres, dans les apports nouveaux que les uns et les autres sont capables de proposer ? Là encore, ce modèle n’est pas radicalement nouveau. Si je pousse votre formulation à son terme, je reviens bien sûr à la métaphore que nous avions évoquée ensemble de ce web qui serait un livre qui s’écrit à plusieurs. Que je ne parviens pas à élucider complètement. Ce qui évidemment n’est pas une objection contre elle, mais plutôt une direction de recherche pour moi. Par exemple, dans cette perspective, comment comprendre l’individualité de celui qui crée ? Je ne suis pas arc-boutée sur la représentation classique du créateur, par exemple comme le génie chez Kant qui est celui qui instaure de nouvelles règles, mais je ne sais pas exactement de quelle manière la remettre en cause. Est-ce dans cette direction que vous allez ? C’est une question majeure, à mon avis, que celle de l’individualité et de la manière dont nous entendons la traiter dans l’espace commun de la création. Écrit-on collectivement ? Pourtant les individualités sont fortement marquées, les blogs, identifiables, les écritures, elles-mêmes reconnaissables. Opposez-vous écriture collective et individualité ? Ce n’est peut-être pas cela que vous avez à l’esprit. Entendez-vous, dans cette idée d’une écriture collective, quelque chose comme une communauté créatrice, comme après tout on identifie dans le domaine de la science et de son avancée un milieu favorable qui est la communauté scientifique (je ne parle évidemment pas des problèmes institutionnels qu’elle pose), dans lequel les question s’élaborent et les problèmes se résolvent parfois d’ailleurs simultanément par plusieurs personnes différentes ? Est-ce à cela que vous pensez ? Je me faisais une autre remarque à propos de ces innovations techniques dont je ne peux pour le moment que me représenter l’appel d’air qu’elles constitueraient pour moi ; serait-il possible que les auteurs demandent des innovations et que la demande vienne d’eux ? Auquel cas, il serait plus facile de les assimiler que dans la situation où nous pouvons tenter de nous approprier des logiciels qui nous parviennent de l’extérieur. N’empêche, j’aimerais bien les essayer. Merci à vous de cette discussion, j’espère ne pas être trop à côté.



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