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LIMINAIRE
Beaucoup, passionnément, à la folie...


Après ses textes poétiques, La nuit d’un seul, ou La confusion de Faust par exemple, et son premier roman Data transport, Mathieu Brosseau publie aux éditions Quidam son deuxième roman : Chaos.

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Chaos, de Mathieu Brosseau, Quidam éditeur

Une jeune femme de 27 ans est enfermée dans un hôpital psychiatrique au centre d’une ville sans nom. Cette femme est folle. On l’appelle ainsi : La Folle.

« La Folle joue avec la langue, s’exprime presque de la même façon qu’en pensée, ça coule, syntaxe claire malgré l’hermétisme anguleux de son discours parfois désordonné, là est toute la force et l’autorité de sa voix, l’aplomb de sa conscience. »

Persuadée de vivre encore à l’état fœtal, elle est obsédée par des visions dont elle parle régulièrement à ses psychiatres, hallucinations qu’elle dessine aussi. Elle voit nuit et jour « la présence d’une masse visqueuse très organique et rougeâtre » planer au-dessus d’elle, « une méduse plantée au sommet du ciel. » Une masse chaotique en plein ciel, « nuage pourpre », sorte de Big Bang qui remet en cause les lois admises de l’espace et du temps.

Un interne en médecine encore jeune, futur obstétricien qui fait des recherches sur la gémellité, la rencontre pour l’examiner.

« Il y a des milliers de flux simultanés dans une même tête, dans une seule caboche, en un même et unique instant, capito ? Ces flux sont des milliers de phénomènes intérieurs superposés, encore informes, ils sont à l’état fœtal, de légers bruits de cave, imperceptibles, des battements d’ailes. Et parler un flux encore informe, c’est mettre au format, c’est faire un choix parmi les mille autre flux qui affluent en même temps. En choisir un et l’exprimer, oui, oui. Parfois, nous pouvons formuler une pensée en choisissant transversalement plusieurs flux, plusieurs à la fois, c’est possible, possible, oui. »

Avec l’aide de l’Interne, elle s’évade et part à la rencontre de sa sœur jumelle vivant dans une autre ville, elle porte le même syndrome et ne l’a pas vue depuis des années. Comme sa cadette, la sœur qui est peintre, a des visions qui imbibent de manière récurrente ses rêves et sa vie quotidienne.

« Ce zénith avaleur de toute chose est un chaos splendide. Le brun, le vert, le noir, le bleu, le jaune et d’autres couleurs — essentielles — baignent dans les profondeurs blanchâtres du Chorion. Des jets, lignes droites, certaines se retournant, d’autres s’effritant telles des comètes, stries multicolores évoquent des beautés outre-monde, des femmes couronnées à deux mentons, des cyclopes portant leur unique œil en lieu et place de leur plexus solaire, des reliefs et galbes arc-en-ciel dont les cœurs battent en concert, des fossiles de coquillages étranges et grands comme des planètes, dessinés comme l’intérieur d’oreilles humaines, des plantes minérales, des bibliothèques liquides peuplées d’humanoïdes liquides au crâne conique, des ballons plats prenant subitement du volume au rebond, des mains à cent doigts s’agitant, appelant, tirant des ficelles invisibles, Aînée voit des ruches, des filaments, des globes grouillant, comme on perçoit derrière un microscope des cellules alvéolaires excitées, d’un bleu marine sublime. »

Ils prennent le train, traversent les paysages à grande vitesse, « des champs de colza solaire et aveuglant, d’un jaune sublime », filant à l’intérieur d’un temps suspendu : « scènes infinies enveloppant terre et mer prises dans le sens des horloges. »

Avant d’arriver au terme de leur voyage, les relations entre l’Interne et la Folle s’intensifient puis se troublent avant de se confondre.

« Pourquoi elle me fait ça, se rend-elle compte ? se dit-il, s’apprêtant à lui tenir un discours riche d’un lexique bien fleuri.

Malsaine ! Dingue, retourne là-bas. À tes jeux de singes. Pourtant ils, ils, ils se connaissent si peu, elle fait ça, elle le touche, dingue, pourquoi, elle n’a pas honte ? Imprévu. Attends, attends, il sent, il s, *ouf*, que penser ? Les images arrivent au galop, lui dire, le désir, il ne peut pas, peut, pas, si, il se sent gonflé à cet endroit-là, précis, là c’est lourd, dingue, les testicules sont froids avant le feu, l’œil tourne, je tourne, là chaud, quelques gouttes perlent au bout, et si, là le bout, et si il l’invitait à le rejoindre dans un endroit isolé du wagon, elle pourrait, elle pourrait peut-être, elle aurait pu l’enfouir dans sa bouche en cave, sa cave, avaler les perles coulées dans un creux de terre salivée, mais non, non, non, reprends, reprends-toi, oui, con, cerveau vide, con, l’Interne, c’est désagréable franchement, c’est, il y a une horrible odeur de, de c’est, de sexe dans ce wagon, reprends-toi, mais les voyageurs, ils sentent aussi, franche, il n’y en a pas un, un seul, qui pourrait se pulvériser de parfum, là tout de suite, qui, que ça couvre, ça serait, franchement faut que ça, c’est, c’est désagréable, la vieille dame sophistiquée à côté, Galápagos, poisson, parfum fort, et sa langue, La Folle, il l’avait invitée à se sauver, langue, il ne peut pas, il lui ôterait toute dignité, dans sa bouche, pourquoi d’ailleurs si nous sommes possibles, possibles, langue, c’était quoi cette histoire de dignité sinon une langue, conne, dingue, il aurait aimé sa langue sur, il convenait de parler avec les codes, y croire sans y croire, peut-être ne souhaitait-elle que provoquer en lui des images, du Je veux, elle voulait, langue, elle voulait du Je veux, dingue, il voit qu’elle voulait agir sur, sur lui, elle devait y arriver, sur, il réagit, sa parole, sa main sur sa braguette, dégage, des images destinées à le perdre pour mieux se contrôler, con, enfin, croyait-il, peut-être ? Langue. »

Chaos est un récit débridé sur la gestation et la gémellité, la quête d’une vérité haletante décrite comme dans un rêve éveillé, « une vague immense qui se disloque se projette », un flot verbal vibrionnant, un flux de consciences fascinant. L’écriture de Mathieu Brosseau nous entraîne dans le récit de cette quête faite de folie et de fulgurance, pour nous faire entendre des voix. Si en psychiatrie, ce syndrome est considéré comme pathologique, dans ce roman « Vivre ne sert qu’à ça → voir les rêves dans la vie → attendre, attendre qu’ils apparaissent et noyautent le Chaos, que des histoires fabuleuses interviennent toujours et encore dans le cours des choses. »

Chaos, de Mathieu Brosseau
Publié le 25 janvier 2018
- Dans la rubrique LIVRE & LECTURE
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