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LIMINAIRE
Le jour disparu dans la nuit d’écrire


Il y a des auteurs pour qui l’atelier est un lieu privilégié, une opportunité, une perspective d’expérimenter ce que seuls ils mettraient sans doute plus de temps à aborder, ou qu’ils affronteraient différemment, un temps qu’on prend pour écrire dans un cadre collectif. Un lieu d’échange, de partage, même si ce qu’on écrit, et peut-être même pour ces raisons là justement, a une dimension très personnelle. Ils sont rares. Joachim Séné, Anne Savelli sont de ceux là qui venaient à mes ateliers d’écriture sur la ville, à l’époque où j’ai rencontré Maryse Hache. Et c’est sans doute un des traits caractéristiques de ceux qui écrivent sur le web. Cette envie d’échanger, de créer aux côtés des autres, de ceux qu’on lit régulièrement, dont on apprécie le travail, parfois avec eux directement, dans des projets communs, mais le plus souvent en leur compagnie. Une question de proximité, de complicité.

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Atelier d’écriture au Centre Château-Landon avec Maryse Hache en 2010

« Je veux entendre parler avec une autre langue, d’autres mots. Je veux que les mots qui nous servent à nous parler laissent la place à la confiance, à la douceur, et s’il s’agit de parler de choses qui nous effraient, que nous le disions, juste, sans en rajouter. »

J’aimais la manière d’être de Maryse, sa belle voix grave et souriante, sa liberté d’invention, son plaisir des mots et de leur association, sonore, enjouée, son écriture singulière (jamais de majuscules), différente de celles des autres, mais son écoute et son sourire étaient communicatifs, son investissement sans faille, elle partageait avec les autres sa passion de l’écriture et de la vie.

« le jour d’encore un jour / une fois encore un rose émouvant là-bas à l’aurore / encore les tilleuls / encore les avions / encore le chat roux et il dort ou il ronronne / encore des taches de blanc sur la terre du jardin froid 12 février 2012 / encore l’écoulement du temps et voilà la lumière soleil / encore un piou piou non identifié / encore une pie un merle une mésange / souvenir d’une nedjma de quatre ans escaladeuse en son cameroun natal sur le haut d’une armoire parisienne / quelqu’un écoute whitney houston en chanson in memoriam / la mort encore accompagne / en grèce presque aussi / ciel en nuages beaucoup blanc moussu et du bleu un peu / encore des phrases / la vie malgré tout partout / baleine échouée auprès des adverbes » [1]

Écrire au jour le jour, la beauté du jour : « dans le cadre d’une fenêtre quelqu’un dit se lit le monde écrit au jardin » allongé comme une baleine échouée dans son paysage. « pas lassitude à toujours même ribambelle de rubans du réel »

« quelqu’un dit le monde est là dans la fenêtre sur le jardin dans les bras du tilleul dans le ciel qui flotte ses nuages sur l’eau du bassin dans les branches du grand noyer dans le cœur des roses où dorment les vertes cétoines dans le parfum oranger des choisyas dans les cachettes des violettes sur la porte délabrée aux couleurs empâlies dans le tournoiement de la grue dans la ferraille rouillée des palissements dans les courbes de la rambarde balcon / quelqu’un dit la fenêtre ordinateur est là dans le monde sur web jardin » [2]

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« chat roux endormi une patte allongée »

Maryse Hache conjugue dans ce livre les chants des oiseaux avec le nom des fleurs qu’elle invente au fil des saisons, des changements de lumière, « un avion dans le ciel scintille sonore » elle le restitue d’un trait juste et précis, elle note les entrées et sorties nonchalant du chat roux qui fait penser au chat de Chris Marker, le double alter égo du cinéaste, dont d’ailleurs elle nous apprend la mort dans ce journal qui est un récit poétique écrit au fil du jour, un carnet du web également, ce qui s’y dit, s’y écrit, les questions qui s’y posent, auxquelles certains tentent parfois de répondre, et toutes ces lectures entrelacées se tissent aux mots ciselés de Maryse qui brode avec eux une si belle pièce sonore. « le soleil récite sa déclinaison et atteint l’accusatif à l’horizon » Pas un jour sans une ligne. Son « regard regarde le paysage intérieur dans le paysage jardin » Et même les jours sans on écrit qu’il n’y en aura pas et la poésie poursuit son chemin.

« le mot ne fait pas tout mais rien ne fait tout

le mot joue sa partie comme la rose et l’églantine » [3]

Maryse habitait une merveille de vieille bâtisse bourgeoise à Orsay en Vallée de Chevreuse dont elle nous parlait souvent. On y viendra un jour dans cette maison au magnifique jardin, avec Caroline et les filles, en compagnie d’Anne et Joachim, passer avec elle un dimanche à la campagne. Une de ses journées, pourtant banale, dont vous vous souvenez curieusement toute votre vie. Une joie d’être ensemble, de partager un repas simple, auquel tout le monde a participé en apportant qui la boisson, qui en confectionnant le plat, qui en se chargeant du dessert. Le bonheur de passer une après-midi en terrasse, à l’ombre du feuillage des arbres dentelant délicatement sur nos peaux l’éblouissant soleil de cette paisible journée dominicale, passée dans un jardin magnifique qui rappelle des souvenirs d’enfance. Au plus profond.

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Maison de Maryse vue depuis le fond du jardin

« elle veut savoir le nom des produits qui la soignent, elle veut pouvoir en parler à d’autres, les désigner par leurs noms pour que la conversation ait du sens » [4]

Maryse Hache compose Passée par ici pour le Centre d’éthique clinique de l’hôpital Cochin, elle y décrit « dans cette odyssée hospitalière, qu’elle vivra à pleines dents comme une aventure, comme nous le rappelle l’avant-propos du livre, date, pour elle, de deux petites années après qu’un jour du bel automne 2005 elle entende « il faut enlever ce rein ». Opérations, chirurgienne et chirurgiens, infirmières, oncologues, douleurs, attentes, elle entend en être de tout cela complice, voire sujet et surtout pas objet. Ce combat qu’elle mènera jusqu’au bout se joue aussi bien dans les discussions avec les soignants que dans les gestes du quotidien : « pourquoi frapper avant d’entrer si vous n’attendez pas la réponse avant de le faire ? » Mais ce texte n’est pas seulement une narration du quotidien d’un patient, il est aussi, et surtout, un récit poétique des relations humaines qui se tissent dans ce monde où la maladie est la grande régulatrice mais dont il convient cependant de refréner les tentatives d’hégémonie. Il faut parfois travailler au corps et à l’âme ceux qui soignent pour qu’ils le fassent comme elle voulait qu’ils le fassent : avec respect et attention. »

« Elle fait de sa maladie une occasion de vivre quelque chose d’inconnu, qui satisfait la curiosité, qui la met à l’épreuve d’un nouveau rôle, qui tricote de la rencontre. » [5]

Quelques mois après ce délicieux dimanche à la campagne, c’est André Rougier qui nous préviendra de l’urgence d’aller la voir pour l’embrasser une dernière fois, en semaine j’y suis allé avec Anne, la maladie l’avait obligé à changer de chambre, plus question de faire la baleine dans son lit et de se plonger dans le paysage de son jardin depuis la fenêtre de sa chambre. Elle nous invitera à aller visiter l’exposition de ses derniers travaux installés au rez-de-chaussée de la maison, c’était ce qui comptait pour elle, la création, lire, écrire, créer, pour voir le monde tel qu’il est et sera.

« le temps n’est pas pris par l’écrire dit quelqu’un si l’écrire c’est tempsvivre » [6]

Je suivais avec une fidélité tenace et ravie les textes qu’écrivait Maryse au quotidien sur son Semenoir, comme elle le faisait en suivant tous les blogs qu’elle lisait quotidiennement. Il n’y a rien de plus triste qu’un blog qui reste figé sur le dernier texte publié par son auteur de son vivant. C’est pourquoi je ne remercierai jamais assez Joachim Séné d’avoir eu l’idée de mettre en place sur son site une lecture aléatoire des pages du blog de Maryse Hache, et de prolonger ainsi, ce lieu de création d’une rare intensité, d’une grande générosité et d’une intense beauté.

« quelqu’un dit elle écrit au ventre présent / quelqu’un dit elle écrit elle écrit écrit le jour / faire son jour faire le jour faire l’écriture du jour faire ventre d’écriture jour » [7]

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La publication de Baleine paysage et de Passée par ici sur publie.net s’inscrit dans cette même volonté, proposer à ceux qui connaissaient et appréciaient l’écriture de Maryse Hache, au quotidien sur son blog ou dans ses ouvrages numériques diffusés par Publie.net, de la retrouver par le biais de ces deux textes inédits en version numérique, et surtout de permettre à tous les autres, de découvrir ces textes d’une grande poésie, et cette auteur d’une grande générosité.

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Nina en train de dessiner le portrait de Maryse

Une soirée de lecture dédiée à Maryse Hache est organisée par publie.net le lundi 4 mai à 19h au Cent (100 rue de Charenton, à Paris).

[1] Baleine paysage n°45, Maryse Hache, Publie.net

[2] Baleine paysage, Maryse Hache, Publie.net

[3] Passée par ici, Maryse Hache, Publie.net

[4] Passée par ici, Maryse Hache, Publie.net

[5] Passée par ici, Maryse Hache, Publie.net

[6] Baleine paysage, Maryse Hache, Publie.net

[7] Baleine paysage, Maryse Hache, Publie.net



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