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Dans la chambre d’échos de nos souvenirs de lecture


Véronique Aubouy et Mathieu Riboulet viennent de faire paraître chez Grasset, dans la collection bleue, À la lecture, une célébration à deux voix de la lecture. À partir des expériences des lectures faîtes par des hommes et des femmes très variés, enregistrées depuis 1993 par Véronique Aubouy dans le cadre de son film Proust lu, lecture intégrale d’À la recherche du temps perdu de Marcel Proust. [1]

« Un des charmes de ces lectures filmées, c’est leur faculté de faire surgir le texte dans les endroits les plus inattendus, de l’entendre résonner dans un hall d’hôtel, un paysage de brume de la montagne libanaise, dans le métro parisien, une épicerie de Rennes, un atelier de menuiserie, où sais-je encore... Et avec un égal bonheur, souvent dû à l’inattendu de la juxtaposition, au petit bruit cent et cent fois renouvelé que fait le texte tombant dans un endroit où on ne l’attend pas, où l’on suppose, évidemment à tort, qu’il n’y a rien à y faire, qu’il serait inaudible. »

Les deux auteurs montrent qu’il y autant de lectures qu’il y a de lecteurs, et de personnages, d’aventures, d’itinéraires, et de résonances, dans la lecture de l’œuvre de Marcel Proust, ils parviennent en nous les décrivant en action et réaction, chacun leur tour, à leur manière (descriptions, digressions, rêveries, fictions), à nous montrer comment la lecture, qui est un acte solitaire, intime, personnel, peut aussi se partager avec les autres et devenir une fantastique chambre d’échos toujours renouvelée.

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Manuscrit de « À l’ombre des jeunes filles en fleurs » de Marcel Proust sur Gallica

« Au-delà de sa structure parcellaire, éclatée, malgré ou plutôt grâce à sa puissance digressive, écrit Claro À la lecture explore avec une sobriété et une intensité exemplaires la réalité tangible du corps lisant, la formidable machine à échos qu’est la Recherche, l’insoupçonnable solitude de la lecture, solitude toute relative puisque celle de Proust permet la renaissance d’un peuple de fantômes que rien ne parvient à abolir. Telle une lanterne magique, il projette sur le mur de la page les corps flottants des lecteurs que la lecture de Proust imprègne en profondeur. »

En lisant ce livre inclassable sur un film qui parle d’un livre, les lectures et leurs lecteurs devenant personnages et fictions, qui fonctionne comme une madeleine proustienne, je pense à Georges Perec qui reprend à son compte dans les Lieux où j’ai dormi extrait d’Espèces d’espaces l’expérience de la remémoration des chambres des premières pages de La Recherche afin de se recréer une mémoire et de reconquérir une identité personnelle par et dans le travail de l’écriture. [2]

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Marcel Proust, par Caroline Diaz dans la revue d’ici là n°2 sur Publie.net

À la différence de Proust pour qui la chambre d’enfance à Combray est centrale, Perec ne garde pas de souvenirs mémorables des lieux de son enfance : « Je garde une mémoire exceptionnelle, je la crois même assez prodigieuse, de tous les lieux où j’ai dormi, à l’exception de ceux de ma première enfance – jusque vers la fin de la guerre – qui se confondent tous dans la grisaille indifférenciée d’un dortoir de collège. Pour les autres, il me suffit simplement, lorsque je suis couché, de fermer les yeux et de penser avec un minimum d’application à un lieu donné pour que presque instantanément tous les détails de la chambre, l’emplacement des portes et des fenêtres, la disposition des meubles, me reviennent en mémoire, pour que, plus précisément encore, je ressente la sensation presque physique d’être à nouveau couché dans cette chambre. » [3]

« Ils se disputent longuement sur la phrase la plus longue de la Recherche, pour lui c’est celle qui commence par Race maudite... et pour elle non, ça commence par Canapé surgi du rêve... (C’est lui qui a raison mais quel gracieux début de phrase que le sien !) » [4]

Mais c’est bien la phrase du premier volume de la Recherche Du côté de chez Swann comportant 518 mots qui inspire à Perec son texte d’Espèces d’espaces.

« Mais j’avais revu tantôt l’une, tantôt l’autre, des chambres que j’avais habitées dans ma vie, et je finissais par me les rappeler toutes dans les longues rêveries qui suivaient mon réveil ; chambres d’hiver où quand on est couché, on se blottit la tête dans un nid qu’on se tresse avec les choses les plus disparates : un coin de l’oreiller, le haut des couvertures, un bout de châle, le bord du lit, et un numéro des Débats roses, qu’on finit par cimenter ensemble selon la technique des oiseaux en s’y appuyant indéfiniment ; où, par un temps glacial, le plaisir qu’on goûte est de se sentir séparé du dehors (comme l’hirondelle de mer qui a son nid au fond d’un souterrain dans la chaleur de la terre), et où, le feu étant entretenu toute la nuit dans la cheminée, on dort dans un grand manteau d’air chaud et fumeux, traversé des lueurs des tisons qui se rallument, sorte d’impalpable alcôve, de chaude caverne creusée au **** de la chambre même, zone ardente et mobile en ses contours thermiques, aérée de souffles qui nous rafraîchissent la figure et viennent des angles, des parties voisines de la fenêtre ou éloignées du foyer et qui se sont refroidies ; – chambres d’été où l’on aime être uni à la nuit tiède, où le clair de lune appuyé aux volets entr’ouverts, jette jusqu’au pied du lit son échelle enchantée, où on dort presque en plein air, comme la mésange balancée par la brise à la pointe d’un rayon – ; parfois la chambre Louis XVI, si gaie que même le premier soir je n’y avais pas été trop malheureux, et où les colonnettes qui soutenaient légèrement le plafond s’écartaient avec tant de grâce pour montrer et réserver la place du lit ; parfois au contraire celle, petite et si élevée de plafond, creusée en forme de pyramide dans la hauteur de deux étages et partiellement revêtue d’acajou, où, dès la première seconde, j’avais été intoxiqué moralement par l’odeur inconnue du vétiver, convaincu de l’hostilité des rideaux violets et de l’insolente indifférence de la pendule qui jacassait tout haut comme si je n’eusse pas été là ; – où une étrange et impitoyable glace à pieds quadrangulaires barrant obliquement un des angles de la pièce se creusait à vif dans la douce plénitude de mon champ visuel accoutumé un emplacement qui n’y était pas prévu ; – où ma pensée, s’efforçant pendant des heures de se disloquer, de s’étirer en hauteur pour prendre exactement la forme de la chambre et arriver à remplir jusqu’en haut son gigantesque entonnoir, avait souffert bien de dures nuits, tandis que j’étais étendu dans mon lit, les yeux levés, l’oreille anxieuse, la narine rétive, le cœur battant ; jusqu’à ce que l’habitude eût changé la couleur des rideaux, fait taire la pendule, enseigné la pitié à la glace oblique et cruelle, dissimulé, sinon chassé complètement, l’odeur du vétiver et notablement diminué la hauteur apparente du plafond. » [5]

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Manuscrit de « À l’ombre des jeunes filles en fleurs » de Marcel Proust sur Gallica

Je n’ai jamais vu le film de ma lecture tourné avec Véronique Aubouy, mais j’ai eu le plaisir d’en lire le malicieux récit qui figure dans le livre, ce qui m’a surpris, ému, car j’y retrouvais avec une telle justesse toutes les émotions, les impressions que cet étonnant moment d’échange et de partage avait su cristalliser dans cet ascenseur.

« En redescendant, je suis tombée sur un tournage dans l’ascenseur de Beaubourg : un homme en pardessus gris-vert d’environ quarante ans était en train de lire à voix haute Le Côté de Guermantes de Proust, filmé par une femme. L’homme lisait tranquillement, tandis que l’ascenseur montait et descendait, que des gens entraient et sortaient. Il ne lisait même pas pour les gens, d’une manière agréable, il ne cherchait pas du tout à être écouté. Personne dans l’ascenseur ne semblait s’en fâcher, au contraire. Les passagers étaient soit des touristes (étrangers pour la plupart), soit des étudiants qui montaient à la bibliothèque. Mais tous cessaient instantanément toute conversation, tétanisés par le sérieux du rituel inconnu. Ils baissaient la tête et prenaient un air respectueux qui rappelle celui d’un fidèle à l’église. L’un d’eux se signa en sortant. Non je plaisante. Cette porte d’ascenseur qu s’ouvrait sans arrêt, ces flux d’inconnus qui entraient et sortaient, et ce mouvement infini de haut en bas, c’était très érotique (oui je ne pense qu’à ça, et c’est de ta faute). Et il s’est passé un truc très drôle. Juste au moment où l’homme lisait la phrase : Albertine entra souriante, silencieuse, replète..., la porte de l’ascenseur s’est ouverte et une jeune femme (silencieuse et replète, mais aussi très canon) est entrée. J’ai vu la réalisatrice sourire et je n’ai pu m’empêcher de l’envier pour toi. Elle plante une caméra, un mec et un livre dans un ascenseur (tu parles d’une mise en scène) et hop ! le hasard se fait film, écrirait ton copain Paulhan. Albertine était évidemment totalement inconsciente de ce qui se jouait autour d’elle dans l’ascenseur. Elle a regardé le liseur, puis avec curiosité le titre du livre sacré (ce que personne n’avait f-encore fait), a jeté un coup d’œil bref vers la caméra et ses jolies joues toutes rondes ont rosi. » [6]

À la lecture est donc moins un livre sur Proust ou son œuvre qu’un livre sur la lecture de Proust, et sur les effets, les échos que cette lecture produit en nous, ce que les auteurs montrent avec beaucoup de finesse, de complicité, d’inventivité et de sensibilité : « La myriade d’ambiguïté qu’elle suscite en tous temps et tous lieux, permet le surgissement de l’inconnu entre les pages, et leur bruissement évoque bientôt celui des ombres errantes qui, le temps de la lecture, se tiennent à nos côtés, dans une présence absolument inédite, à mi-chemin de leur incarnation d’hier et de leur absence d’aujourd’hui. » [7]

[1] Plus de la moitié de l’ouvrage a déjà été lu, une centaine d’heures, et l’ensemble de la lecture des quatre premiers tomes achevé. Ce projet s’est accompagné d’un autre, plus récent Le Baiser de la Matrice où Véronique Aubouy a proposé en 2008 à plus de 3000 personnes du monde entier de lire devant leur webcam une page du livre de Marcel Proust. Le tournage, auquel j’ai participé sous plusieurs pseudonymes, s’est déroulé en direct sur Internet. Je regrette que le site n’ait pas pu s’inscrire dans la durée, il est en effet aujourd’hui inaccessible.

[2] Danielle Constantin, « Sur Lieux où j’ai dormi de Georges Perec », Item.

[3] Espèces d’espaces, Georges Perec, Galilée, Collection : L’espace critique.

[4] À la lecture, Véronique Aubouy, Mathieu Riboulet, Grasset, 2014, p.66)

[5] Du côté de chez Swann, Marcel Proust, Gallimard.

[6] À la lecture, Véronique Aubouy, Mathieu Riboulet, Grasset, 2014, pp.129-130)

[7] À la lecture, Véronique Aubouy, Mathieu Riboulet, Grasset, 2014, p.148)

À la lecture, de Véronique Aubouy et Mathieu Riboulet
Publié le 15 octobre 2014
- Dans la rubrique LIVRE & LECTURE
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