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LIMINAIRE

Les longs couloirs. J’ai toujours été fasciné par les longs couloirs. Sans doute un lointain souvenir d’Alphaville, le film de Jean-Luc Godard. À la maison de Radio France, on pénètre par un sas de décompression. Puis on avance, un peu à l’aveugle, le vigile nous indique une direction, on prend l’ascenceur, on monte les marches d’un escalier, on pousse des portes en verre qui claque dans notre dos avec un petit bruit étouffé, une manière de se mettre en condition pour l’écoute. On est là pour ça précisément. L’écoute. Tendre l’oreille. Dans le studio 117, aux côtés d’Olivier Dupré, l’ingénieur du son et de la réalisatrice Véronik Lamendour, pendant les trois heures d’enregistrement que dure la séance, avec les deux acteurs : Christelle Tual et Laurent Poitrenaux. Ils sont en contrebas dans la salle nue, assis autour d’une table. Un faux contact fait clignoter la lumière tamisée pour l’occasion. Les écouter derrière la vitre nous met à distance, en retrait, mais dès qu’on enregistre, leur voix emplit littéralement l’habitacle du studio d’enregistrement. On écoute les yeux fermés. C’est par ce travail d’enregistrement, les différentes versions demandées aux acteurs par la réalisatrice qu’elle obtient le matériau pour composer l’œuvre finale. Le texte n’est jamais retravaillé directement, mais par le jeu des acteurs, oui bien entendu. Leurs nuances, la couleur qu’ils donnent au dialogue. Le mixage vient ensuite mêlant les différentes versions enregistrées.



LUI : Par la porte ouverte, on entend un poste de radio, un air de danse, le rythme si mal synchronisé avec les pulsations et les remous de la végétation vivifiée par le vent.

ELLE : Notre mémoire ne nous soutient pas, ne nous est d’aucun secours, ni souvenir d’enfance, ni page de livre, ni séquence de film, rien de comparable.

LUI : Il faudrait fermer les yeux. Faire échec à la nuit, sans la nier pourtant, mais en la surmontant, par un lent mouvement de sortie.

ELLE : Le détachement ne s’apprend pas.

LUI : L’univers qui se met en place à partir du moindre mot et toujours nuit ou été ou silence, c’est ainsi, ou charnière. Il s’agit de ne pas perdre le Nord, comme les personnages shakespeariens, ne pas sombrer trop vite. On raconte, on regarde, on pense, tout cela ensemble. Et tout s’enchaîne.

ELLE : Avant d’entrer pour de bon dans la nuit, se mesurer à son spectre. Puis le calme revient avec la même disposition arrangée : comprendre l’écoulement, avec la mémoire pour guide.

LUI : Pour entrer dans l’histoire, il faudrait la raconter à reculons. Il manque l’essentiel, ce qui continue malgré tout de nous ressembler.

ELLE : Ce qui nous rassemble. On prend les mêmes, on recommence. Ville sombre, noire et qui est comme une métaphore de la mémoire.

LUI : Heureusement, il y a la nuit. Les regards se croisent à la sauvette, les mots se perdent dans le bruit de la circulation, on rêve d’un jardin secret plein de fleurs, la main un instant abandonnée à une autre main en guise de pacte.

ELLE : Ce n’est que plus tard que l’on comprend. Les ondulations troubles, comme de grandes marges de silence. Tout se replie avec un bruit sec.

LUI : Je subis la distance.

ELLE : Et puis le rythme du corps vers d’autres corps : Le mouvement adhère à l’innocence voulue, d’un regard. La continuité engagée dans le regard accorde le temps de la somnolence. Et puis la voix.

LUI : L’individu disparaît, arbre isolé dans la forêt des mots d’ordre et des étiquettes. Dans le labyrinthe urbain dont les murs sont composés d’images qui ne fragilisent pas la stabilité de l’édifice tout entier, bien au contraire.

ELLE : La nuit est belle pour ses otages.

LUI : Il faudrait sortir de soi en sifflotant.

On peut écouter l’émission en ligne sur le site de France Culture avant d’écouter le deuxième épisode de la série ce soir vers 23h40. Le podcast de l’émission est disponible en ligne.

La nuit litanie sur France Culture (2/4)
Publié le 7 octobre 2009
- Dans la rubrique LIMINAIRE
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