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Au lieu de se souvenir (Semaine 01 à 04)

Chaque mois, un film regroupant l’ensemble des images prises au fil des jours, le mois précédent, et le texte qui s’écrit en creux.

« Une sorte de palimpseste, dans lequel doivent transparaître les traces - ténues mais non déchiffrables - de l’écriture “préalable” ».

Jorge Luis Borges, Fictions


Il faut sortir pour cela avoir une raison de sortir, de commencer une journée, sinon la vie passe devant soi, pris par des visions. Pouvoir se délecter en pensée de chaque seconde qui nous en sépare. Des visages, des rues, des villes apparaissent dans le crépuscule où se mélangent toutes les couleurs. C’est l’ivresse de la vitesse et du mouvement fulgurant ou son appréhension du réel. Je crois même qu’on ne se rend pas compte de la vérité et de la profondeur de cette évidence. Combien de temps, d’ailleurs, on peut perdre à en rêver. Chacun ses obsessions, bien sûr. Mais pour rien, mais pour presque rien.

Certains jours, on croit voir apparaître des formes dans les nuages. La pensée
derrière les pensées. Il y a des détails qui indiquent que ça se termine. Des disparitions comme celle-là, il y en a eu, il y en aura beaucoup d’autres. Persistant décalage entre lenteur de l’écriture et fulgurance de l’émotion. Ne laissant rien passer, ne laissant rien se perdre. À force de descendre cette rue on est comme happé par ce bout du monde sur lequel elle ouvre. On s’y projette, on voit tout ce qu’on désire voir. Mais quand on sort, depuis la fermeture des cafés, les chaises restent empilées et c’est tout ce qu’on peut voir derrière la vitre.

On peut se demander ce qu’on fait là. Voilà plutôt ce qui réellement se passe. La rue fait des glissades devant moi, et qu’importe pour l’instant où elle va. La lumière à travers les vitres forme de larges rectangles jaunes sur le trottoir. Et justement on en est toujours là. Dans cette lumière jaune, à attendre le printemps. Avec l’envie de voyager, de partir sur les routes, s’endormir la tête contrela vitre d’un train, à l’arrière d’une voiture, voir les champs de jour comme de nuit défiler, et marcher dans des rues inconnues, à la recherche de soi au milieu des autres. Je crois que c’est impossible de s’en tenir à ce qui est prévu, on est toujours rattrapé, dépassé, par le flux.

L’expression s’inscrit dans une logique vitale, un mouvement qui ne se limite pas à un échange d’arguments ou de perspectives, concernant tel ou tel sujet. Des voix autres, pas vraiment étrangères, mais construites de toutes pièces avec des bouts de moi, pas seulement des bouts de moi, imaginer davantage, projeter, aussi. Des propositions vertigineuses sans cesse renouvelées. Pris peu à peu par l’obscurité d’un souffle invisible, brutal et pourtant lent. La façon dont les mots et les choses interagissent, notre vécu et ce qui s’en dit, avec cette intime conviction d’un endroit où trouver encore quelque liberté. Concilier l’impossible mouvement, l’illusoire immobilité.


LIMINAIRE le 26/10/2021 : un site composé, rédigé et publié par Pierre Ménard avec SPIP depuis 2004. Dépôt légal BNF : ISSN 2267-1153
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