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LIMINAIRE
Sable et solde | 39


Ce jeu asymptomatique du proche (jusqu’au contact, réel ou fantasmé) et du lointain.

L’année dernière, nous avons passé les derniers jours de l’année à Londres. L’une de nos promenades nous a mené jusqu’au marché aux fleurs de Columbia Road, tout proche de Brick Lane, petite rue typique de l’architecture de l’Est de la ville, avec ses maisons à un étage faites de briques rouges.

Tous les dimanches, la rue s’anime et accueille ces vendeurs de fleurs et plantes à l’accent cockney. On les entend de loin, haranguer le chaland et proposer des bonnes affaires. Ce jour-là, trois jeunes femmes vêtues de bleu chantent leurs chansons qu’une courte ondée interrompt. Dans la rue, nous croisons de nombreux habitants rentrant chez eux une brassée de fleurs dans les bras. Une jeune fille aux longs cheveux blonds frisés vend des cup-cake faits mains sur le trottoir devant sa maison.

En revoyant cette photographie, le sourire de cette jeune fille anglaise qui accepte de poser pour moi, je sais qu’une page se tourne. L’année se termine en beauté.

En 2013, j’ai consulté chaque jour les photographies prises l’année précédente, les phrases sélectionnées en regard, et j’ai écrit un texte sur la photographie lorsqu’une image se formait en moi en réaction à cette photographie, parfois pour la décrire (même si ce fut assez rare), souvent pour mettre en forme une idée, saisir une émotion, une impression, une envie, liées à la photographie et ce qu’elle révèle en moi sur le regard que je porte sur la ville, les visages, la mémoire, le quotidien.

Je relis l’ensemble de cette quarantaine de textes qui forme un journal de création et de réflexion sur la photographie. Je décide de les compiler sous la forme d’un livre numérique que je proposerai au téléchargement gratuit, en début d’année, sur mon site et certaines plateforme de diffusion de livres numériques.

Ces quelques passages ci-dessous en dessinent le fil rouge :

Le quotidien de nos gestes, de nos habitudes, recouvre le tissus de nos souvenirs, le dissimule sous un voile terne qu’on peine à soulever.

Essayer d’écrire un texte comme on prend une photographie, pour enregistrer cet instant volatile, en garder une trace, et arrêter le temps.

Photographier est bien entendu une manière de voir. Tenter de s’approprier le monde à travers chacun des gestes qui nous le permettent.

Nous croyons à l’objectivité de nos perceptions et de nos souvenirs. Mais nos attentes et nos désirs modifient constamment notre perception du monde. Nous ne voyons pas le monde tel qu’il est. La photographie est toute entière au service de cette illusion de miroir du monde.

Regarder n’est pas une façon de perdre son temps. Photographier est une manière de voir.

Dans ce lent cheminement de la pensée qui avance par incises, bifurcations et parenthèses.

Un détour, un virage inattendu, un écart. La pratique de la photographie nous éclaire et fait sens aussi bien et parfois mieux que la photographie que nous avons sous les yeux, imprimée ou numérique.

Si j’écris c’est aussi parce qu’il y a des choses que je ne comprends pas. Des événements et des phénomènes qui me dépassent. J’essaye de saisir ce qui me trouble, ce que je ne comprends pas, ce qui m’est étranger, ou m’emporte ailleurs en porte-à-faux. Les chemins où l’on se perd, les voix qui nous trompent, les lumières qui nous aveuglent, la mémoire en lambeaux, et la mort de nos proches.


La jeune fille a grandi, sans doute ne la reverrai-je jamais même si je me souviens très précisément de son adresse à Londres, c’est inscrit dans ma mémoire, dans ce très beau moment de partage, ce dimanche-là, mais je garde surtout enfoui en moi cette image d’elle me souriant, ce cadeau qu’elle me fait, pas seulement ses sympathiques pâtisseries, mais son geste vers moi, vers nous, sa disponibilité, son regard et son sourire, ce que capte la photographie sous la forme d’un présent : un temps qui passe sans s’arrêter et d’un temps qui ne passe pas.

« Du premier, écrit Denis Roche, nous ne sommes jamais que le sable et le solde, du second, nous ne sommes que la transparence. »

Le sable et le solde.


 

 

 

 

 

 

 

 

Photographie Planche-contact du dimanche 30 décembre 2012, 11h30, à Columbia Road, à Londres.



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