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Sable et solde | 31


Un temps horizontal, presque létal, sans tension ni risque de chute.

La réalité à la fois complexe et mouvante du corps contemporain participe à des logiques qui sont bien plus profondes et qui ne peuvent se résumer à des considérations exclusivement esthétiques.

Walter Ernest Yeo O’Neil était marin lors de la Première Guerre mondiale, mais il est surtout connu pour avoir été le premier à bénéficier d’une chirurgie plastique de pointe, à savoir un lambeau de peau au niveau des yeux.

Yeo était le plus jeune des trois enfants de Francis Yeo et de sa femme Rhoda. Trois semaines après sa naissance, son père fut tué, après que le bateau qui le transportait, en route pour la Sierra Leone, ait heurté des rochers à Punta Bay, en Espagne. Trois des 150 personnes à bord survécurent au naufrage. En 1901, Walter Yeo vivait à Plymouth avec sa mère, Rhoda Sarah Jarman, et ses deux sœurs, Adélaïde et Elsie. marine

Yeo fut enrôlé très jeune dans la Royal Navy, à l’âge de de 12 ans, en tant que clairon et cela jusqu’en 1911. Puis, il fut promu au grade de matelot de première classe en 1912 , devenant officier marinier en 1915 et adjudant en juin 1917. À cette époque Walter était marié à Ada et ils achetèrent une maison de famille à Plymouth.

Walter Yeo

 

 

 

 

Walter Yeo a été blessé le 31 mai 1916, lors de la bataille du Jutland, la plus grande bataille navale de la Première Guerre mondiale et probablement l’une des plus complexes de l’histoire. Elle opposa en effet pendant deux jours, la Royal Navy britannique à la Kaiserliche Marine, Marine impériale allemande en mer du Nord, à 200 km au nord-ouest de la péninsule danoise du Jutland, en mai-juin 1916.

Yeo a subi des blessures terribles au visage, perdant notamment ses paupières supérieures et inférieures. Il a été admis à l’hôpital de Plymouth en attendant une place à l’hôpital Queen Mary à Sidcup, dans le Kent, qui lui a été accordé le 8 Août 1917. Il y a été traité par Sir Harold Gillies, le premier homme à avoir transféré de la peau à partir de zones intactes sur le corps. Gillies avait ouvert un service spécialisé à l’hôpital Queen Mary pour le traitement de blessures au visage.

Walter Yeo est sans doute l’un des premiers patients à avoir été traités avec cette technique nouvellement développée, une forme de transplantation de peau.

Durant le long processus de la chirurgie, un masque de la peau a été transplanté sur le visage et les yeux de Yeo, y compris ses nouvelles paupières. En juillet 1919, il a été jugé apte au service actif. Il a encore subi une nouvelle opération en août 1921, après quoi sa défiguration a été enregistré comme « améliorée, mais toujours grave », et il a été recommandé pour l’évacuation médicale, le 15 décembre 1921.

Walter Yeo est mort en 1960 à Plymouth, où il avait passé la majorité de sa vie.

Walter Yeo

 

 

 

 

 

 

 

Les manières, plus ou moins conscientes, de transformer les modifications corporelles, et leur impact identitaire, sont un révélateur profond de notre système de normes et de valeurs, que les individus soient greffés, body buildés, à la peau éclaircie, tatoués ou tout simplement refaits.

« Il ne s’agit plus de modifier son corps pour s’embellir, mais pour être soi, et accorder l’apparence à l’identité, écrit Yannick Le Henaff, dans la revue sociologique. Ce corps qui est devenu l’expression de l’individu, son alter ego, rejoint ainsi une lointaine tradition morale où l’âme s’exprimait à travers l’apparence. Des valeurs communes sur l’importance de la beauté, et plus encore sur la nécessité de se sentir « bien dans son corps » justifient désormais de résoudre des problèmes de l’ordre des interactions humaines au moyen du scalpel. Le paradoxe de la quête du soi par l’apparence se dessine : le physique doit être en adéquation avec l’identité... et avec les normes de beauté. Paradoxe qu’illustre parfaitement la chirurgie esthétique. »

La facilité avec laquelle on accepte l’aide de la chirurgie pour faire disparaître ses ridules naissantes, n’est plus si loin de celle avec laquelle la publicité pour les produits cosmétiques nous vantent, pour mieux les vendre, leurs bienfaits.

Caroline me fait remarquer une publicité à la télévision pour une gamme de soins correcteurs qui améliore visiblement la qualité de la peau en agissant sur les pores, le grain de peau et le teint. Sublimist, de L’Oréal. « Déposez une demi noisette sur les pores et les imperfections visibles, dit la voix féminine dans le film publicitaire, puis étirez avec le doigt pour masquer les imperfections. Avec Touche magique floutante instantanée Sublimist, affichez une peau parfaite au pixel près. »

Je relève la tête. Ai-je bien entendu ? Au pixel près. Comment ? « Grâce à des textures haute définition, des actifs correcteurs puissants et des pigments optiques qui diffractent une lumière idéale. Au final, un visage plus que parfait, comme pour une séance photo... » Bref une peau photoshopée.

Rue de Lyon, Paris 12, mardi 18 septembre 2012, à 10h30

 

 

 

 

 

 

 

 

Photographie Planche-contact du mardi 18 septembre 2012, à 10h30, Rue de Lyon, Paris 12e.

Un masque de la peau
Publié le 18 septembre 2013
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