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LIMINAIRE
Contacts successifs #15


Parti trop vite, pas de livre ni de carnet avec moi. Je ne prends plus le train aussi régulièrement qu’avant. Je laisse divaguer mon esprit en regardant défiler les paysages de cette banlieue que je connais depuis l’enfance. Les changements dans le paysage. Avec le temps. Les nuages dans le ciel me laissent rêveur. Je pense à demain, à l’atelier d’Argenteuil. Mon père a changé de voiture. C’est la même voiture, seule la couleur a changé. Devant la gare, il est resté à l’intérieur de l’habitacle. D’où nous sommes nous ne le voyons pas. Invisible. L’impression un court instant qu’il ne nous attend pas comme prévu, qu’il n’est pas venu nous chercher à la gare comme d’habitude. Les rituels familiaux. Comment s’en sortir sans tout bouleverser. Difficile à dire. Les changements sont imperceptibles. Mes parents ne vieillissent pas. Leur maison, qu’ils vont quitter dans quelques mois pour déménager dans un appartement neuf, paraît neuve elle aussi. Leur jardin impeccable. Rien ne dépasse. Le feu brûle dans la cheminée. Être la sans y être vraiment. Manger, boire, rester taiseux, ailleurs. Comprendre après coup : je n’ai pas l’esprit de famille. Les proches que j’aime (et certains ne sont pourtant pas des parents) sont ma seule famille. Je repense à mon père dans sa nouvelle voiture qu’on ne voyait pas à cause de la couleur. Je me sens sur la touche, passif. Je voudrais que ça change.

Revenir à Argenteuil. Train au ralenti, prévenir du retard d’un message succinct tapoté malhabile sur le téléphone. Presser le pas en arrivant en ville. Emprunter les raccourcis découverts l’année dernière. Couper court. Sous le soleil automnal, les pieds remuant les feuilles sèches en tas épars sur les trottoirs, ravivant leur odeur terreuse qui chatouille nos narines. Se rendre compte que l’atelier ne commence finalement qu’à 10h30. Voir les visages des nouveaux élèves de cette année, dans un cadre, leur classe, qui ne sera plus le même, car ensuite nous travaillerons ensemble en ville, et dans le collège, au CDI ou en salle informatique. Ils se tournent vers moi, me saluent. Dans ces yeux, l’étonnement, l’attente et l’attention. Je leur souris. L’après-midi je retrouverai le deuxième groupe parmi lesquels une grande partie d’élèves rencontrés l’année dernière, qui parlent tous désormais avec aisance et assurance. J’aime ce compagnonnage.

Nous nous connaissons guère. J’ai peu d’amis, sors très rarement. Sauvage dit Caroline en souriant. Avec lui c’est différent, sans doute est-ce lié à son caractère et à sa générosité. Nous nous sommes vus à chacun de nos voyages. Lorsque j’étais à Florence, nous nous sommes rencontrés pour la première fois. Je suis allé à Montréal pour le Colloque, il m’a invité chez lui avec des amis. Passant à Paris pour se rendre au colloque Input Pictura Poesis : Photographie et littérature numériques à Lyon, nous nous retrouvons en face du Centre Pompidou, dans le café Le Cavalier bleu. Nous reprenons notre conversation où nous l’avions laissée la dernière fois que nous sommes vus à Montréal. La réalité augmentée. Les cartes interactives. La première fois qu’on découvre une ville et le souvenir qu’il nous en reste durablement. Comment la littérature devient un geste de réappropriation lutter contre les outils comme Google Maps et Street View qui sont devenus la structure architecturale de notre monde.

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Le feu, Michel Poivert

Lors de l’entretien avec Michel Poivert, historien de la photographie à la bibliothèque François Villon dans le cadre des Rencontres photographiques du 10e, dont Mathieu Pernot est le parrain, ce dernier a longuement évoqué l’une de ses photographies. Celle de la caravane d’une famille de rom flambant dans la nuit. En 2014, le musée du Jeu de Paume organise une rétrospective du travail de Mathieu Pernot, sous le titre de La Traversée. Cette exposition met pour la première fois en relation des séries d’images réalisées pendant une vingtaine d’années. Pour cette exposition, le photographe réalise une nouvelle série, Le feu, qui montre donc la caravane de tsiganes brûlant dans la nuit avec les membres de la famille qu’il suit depuis des années, réunis autour du feu. Les membres de la famille sont photographiés à la tombée de la nuit, éclairés par la lumière d’un feu autour duquel ils se tiennent. Silencieux, les yeux baissés, comme s’ils ne voulaient pas voir ce qui se trouve devant eux. En contrechamp de ces photographies, une caravane leur ayant appartenu se consume dans les flammes d’un incendie. Comme des photogrammes extraits d’un film, les images laissent le spectateur tenter seul de comprendre le sens de ce qui lui est montré. Mathieu Pernot nous raconte comment s’est déroulée cette prise de vue. Tout est différent, plus fabriqué, pourtant on se projette totalement dans l’image. Le photographe détourne les protocoles de la photographie documentaire, en réalisant des séries qui entrent parfois en résonance entre elles à travers personnages, chronologies ou thèmes, mais également par la confrontation d’images d’archives, afin d’explorer des formules alternatives, de construire un récit à plusieurs voix et d’éviter ainsi un récit de l’histoire à sens unique, figée ou immuable. Mathieu Pernot interroge la diversité des modes de représentation et la notion d’usage du médium photographique avec son propre travail de prise de vue, l’appropriation de photographies ou d’autres types de documents d’archives,

Depuis 2007, Kristoff K.Roll, duo de deux musiciens de bruits, Carole Rieussec et Jean-Kristoff Camps, collecte des récits de rêves qui constituent aujourd’hui une vaste bibliothèque sonore. Chacune des pièces électroacoustiques réalisées in situ et en direct donne à entendre deux à trois de ces enregistrements. Au début de la séance, quelques sons du lieu sont captés : porte, pas, rumeur… puis l’univers bascule dans le monde intérieur de l’auditeur qui se laisse bercer par ces récits. Ceux-ci sont en langue originale (four, croate, pachto, amharique, arabe, bengali, russe…) et les traductions sont fragmentaires. Les voix intégrées à la trame sonore entraînent l’auditeur dans une traversée onirique. Dans ce voyage au long cours des langues et des sons, chacun entre en empathie avec la communauté des rêveurs et rêveuses du monde. L’ombre des ondes est à écouter à La Péniche La Pop ce week-end.

« L’événement s’envole, mais reste l’essentiel, inscrit dans le corps, qui resurgit au charme furtif d’une évocation, au frisson d’une sensation, à la force étonnamment vive et parfois incompréhensible d’une émotion. À quoi cela tient-il sinon à cette voix intérieure brûlante, cette dynamo vitale dont nous ne savons même pas que nous l’avons élaborée au fil du temps. Le souvenir n’est plus mais la mémoire sensuelle du corps parle toujours. Nous sommes un tissu muni de capteurs qui enregistrent des empreintes tenaces lesquelles nous servent de tuteurs pour nous diriger. Trop de souvenirs nous paralyseraient. Restent les prototypes de ce qui nous touche vraiment dans le grand registre des émotions possibles. » [1]

C’est une expérience insolite. Se rendre au concert avec son sac de couchage. La solennité du cadre est exceptionnellement atténuée par l’événement. La salle ne ressemble pas à la salle de concert habituelle. A la place des fauteuils, des lits de camp. Des centaines de lits de camps revêtus de draps blancs qui laissent un premier temps interdit en ce lieu, rappelant un peu une chapelle ardente. L’incongruité du décor surprend même si l’on sait pourquoi on se trouve là ce soir. En fait, ce ne sont pas des lits de camps, mais des vrais sommiers. Le concert est soutenu par les matelas Simba ! Les spectateurs attendent que le concert commence assis tout d’abord dans les tribunes hautes de la grande salle de la Philharmonie, un sourire un peu coincé aux lèvres. Dans l’incertitude. Un homme blond, cheveux très courts, habillé tout en noir, silhouette fine, se présente sur la scène. Les spectateurs l’accueillent timidement avant de reconnaître le compositeur berlinois Max Richter. Il se présente en anglais, évoque le projet qui nous réunit ce soir : Sleep. Il affirme qu’il souhaite repousser avec ce concert exceptionnel, les frontières du post-minimalisme et interroge la conscience du mélomane. Huit heures d’un concert inédit, à entendre allongé dans un lit ! Il décrit cette œuvre comme une « berceuse écrite pour piano, cordes, électronique et voix, mais dépourvue de paroles." Il précise : "ma version de la berceuse pour notre monde frénétique, un manifeste pour un rythme d’existence plus lent. » Le compositeur nous propose un marathon musical de huit heures à expérimenter en dormant pour mieux comprendre comment la musique est perçue selon l’état de conscience de l’auditeur. Dans son lit, nous n’aurons plus qu’à nous laisser aller au son de cette pièce dont Richter a puisé l’inspiration dans les Variations Goldberg de Bach, composées pour un comte insomniaque. « Je vois ses tableaux comme des paysages immenses. C’est ce que j’ai essayé de retrouver dans cette pièce. Huit heures de musique, c’est trop pour être contenu intégralement par l’esprit humain. La démarche, ici, est différente. Je veux que chacun puisse y promener son inconscient » explique-t-il. Une musique lancinante et répétitive où sonorités, fréquences et répétitions participent au dialogue entre les deux. La lumière faiblit, bleuit. Au piano, le compositeur débute un morceau lent. Et la nuit commence.



[1] Le sel de la vie, Françoise Héritier, éditions Odile Jacob.



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