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LIMINAIRE
Contacts successifs #21


Je n’apprécie pas les compilations qui prolifère en fin d’année (meilleurs films, meilleurs disques, meilleurs spectacles, etc.), mais je fais chaque année une exception pour celle Jérôme Denis sur son site Starsky qui propose une sélection musicale dont lui seul à le secret. Cette année deux pour le prix d’une : Rewind 2017 Face A et Rewind Face B.

Son œil gauche est tuméfié, fermé. Il souffre depuis plusieurs jours d’une grave inflammation de la membrane conjonctive, la couche transparente de cellules qui recouvre la partie blanche de son œil et le dessous de sa paupière. Démangeaisons, picotements, écoulement continu. Sa pommette est gonflée, barrée par un épais trait rouge qui lui donne l’air d’un vieux boxeur ayant livré le combat de trop.

« Un acte d’hospitalité ne peut être que poétique. » — Jacques Derrida.

« La question de l’hospitalité commence là : devons-nous demander à l’étranger de nous comprendre, de parler notre langue, à tous les sens du terme, dans toutes ses extensions possibles, avant et afin de pouvoir l’accueillir chez nous ? S’il parlait déjà notre langue, avec tout ce que cela implique, si nous partagions déjà tout ce qui se partage avec une langue, l’étranger serait-il encore un étranger et pourrait-on parler à son sujet d’asile ou d’hospitalité ? »

 [1]

Je réfléchis à la conception d’une nouvelle série. Tout part d’un titre qui s’est imposé à moi dernièrement. À partir d’une photographie prise qui, comme souvent, m’ouvrait les yeux sur une réalité insoupçonnée, que je n’envisageais pas de cette manière là. J’imagine un texte qui se construirait autour d’une répétition de phrases et qui se terminerait par ces mots énigmatiques dans leur conclusion : Non rien. La force de cette proposition, sa polysémie. Non rien de rien. Je conduis. Lorsque je conduis je laisse mon esprit divaguer et se perdre en chemin. Il associe presque malgré moi des images et des souvenirs, des paysages et des émotions, dont je ne cherche pas à contrôler le flux incessant, la plupart du temps je ne parviens pas même à comprendre ce qui unit cet ensemble disparate, cette combinaison d’images sans lien apparent. Des images qui déclenchent en moi un récit apocryphe qui chemine sans retenue. Un récit qui s’écrit en filigrane, composé de ces images et souvenirs insolites qu’ils déclenchent et tissent secrètement en moi. Non rien.

Je devrais m’obliger à photographier les jours de mauvais temps, les jours gris, sans soleil, les jours où il pleut, vente, neige. Je devrais enregistrer les paysages que je traverse dans ces lumières blafardes, ingrates, mais je ne m’y résous pas. J’aime le contraste, les ombres et les reflets. J’aime la lumière qui aveugle, qui encercle, qui aggrave. Du mal avec la brume, les lumières entre chien et loup. Tout ce que j’apprécie chez les autres photographes je suis incapable de m’y attarder dans mes propres photos. Depuis plusieurs jours temps uniforme, le ciel blanc mais sans neige, de la bruine parfois, des averses et des épisodes de vent et d’averses qui chassent les nuages mais jamais très longtemps. Lorsque le soleil revient, l’irrépressible envie de sortir marcher. Pour le travail, je dois participer une fois par mois à un collectif de veille sur les livres informatiques. Nous y sélectionnons les ouvrages qui nous paraissent les plus pertinents par rapport aux fonds des bibliothèques du réseau parisien. Sur une vingtaine d’ouvrages nous ne gardons chaque mois que cinq ou six livres proposés au choix des collègues du réseau pour leur faciliter la tâche de sélection des ouvrages. Il existe autant de collectifs que de fonds dans les bibliothèques. Le SDE, Service du document et des échanges où se déroulent ces réunions de travail, est situé dans la rue Saint-Maur, à Paris dans le 11e. Je remonte la rue, enjoué. Je photographie au jugé un homme à la rue, assis sur son sac devant le Café Populaire. Sur le canal Saint-Martin, un couple de touristes discutant devant une carte du quartier. Je m’approche d’eux pour les aider et tenter de les guider. Ils cherchent l’embarcadère des bateaux qui sillonnent le canal. En rentrant à la maison, je repense à cette photographie, lorsque je la vois enfin (je retrouve à cet instant l’émotion particulière ressentie en développant des photographies argentiques), et l’ombre qui s’y profile au sol ,que je n’avais pas vue sur place, focalisé sur le SDF et la gêne de le photographier à son insu, sa forme de bec d’oiseau menaçant qui surplombe mon ombre portée, je réalise encore une fois que c’est en faisant les choses, en écrivant comme on photographie, que le texte et l’image parviennent enfin à se révéler et à sortir de l’ombre et du néant. Les idées que l’on a doivent rapidement se confronter à l’expérience de l’écrit ou de la photographie (ou de n’importe quel autre moyen d’expression), car c’est en expérimentant ainsi, qu’on créé vraiment, comme dans la marche d’ailleurs où, partant en promenade avec un but on se laisse emporter par les raccourcis ou les déviations qu’on croise en chemin. En se confrontant à l’inconnu autant qu’à l’inattendu, abandonnant en cours de route ce qui était à l’origine du projet pour en faire surgir un autre qui se cachait très profondément en nous, nous le révéler comme le processus pour le trouver par hasard nous éclaire en secret sur ce que nous cherchons qui est ce que sommes : trouver ce que nous cherchons pas.

L’impression de passer toute la journée à table ces derniers jours. Toute la semaine nous accueillons à la maison la sœur de Caroline, son mari et leurs deux garçons. Je travaille toute la semaine. Je ne les vois donc que le midi et le soir, à chaque fois nous mangeons ensemble, et même si nos repas ne sont pas pantagruéliques, leur répétition me laisse cette impression. Comme si le travail était une parenthèse entre deux repas.

Il a une soixantaine d’années, le visage fermé, les yeux clairs, lessivés, et les cheveux coupés très ras, à la militaire. Ses vêtements (pantalon, chemise, pull, veste, blouson) ne paraissent pas usés au premier abord, même si leur couleur passée trahit l’usure du tissu élimé, terni par le temps, mais la superposition des couches de vêtements laisse deviner que pour lui le confort nécessaire pour vivre dehors en hiver prime sur l’élégance. Il.n’ôte pas ses vêtements quand il est à l’intérieur, dans un lieu chaud. Il passe sa journée à lire la presse, à dormir sur un banc en ronflant. C’est un habitué de la bibliothèque. Aujourd’hui, en passant à sa hauteur, je l’ai vu cirer ses chaussures de cuir noir. Je n’avais jamais remarqué qu’il portait des chaussures si neuves. Il les entretient avec soin et précaution.

[1] Jacques Derrida, Question d’étranger : venue de l’étranger, séminaire du 10 janvier 1996

Un acte d’hospitalité ne peut être que poétique
Publié le 31 décembre 2017
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