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LIMINAIRE
Contacts successifs #12


Ma fille Nina chantonne un air que je ne reconnais pas, c’est à peine si je l’entends. Elle fredonne, mais en même temps la mélodie est si belle, semble l’entêter, elle la fait tourner en boucle, en bouche, ce qui m’interpelle et m’intrigue. Sur le tapis mousse / De la plage rousse / Soudain je te pousse / Je lui demande ce qu’elle chante. Elle sourit et me répond : L’île de Ré, une chanson de Nougaro. J’écoute pour la première fois cette chanson. Alors / Voici le célèbre / Cliché de vertèbres / De bras et de lèvres / Roulant / Sur le drap de sable / Que l’eau imbuvable / Lessive inlassable / Nettoie / Effaçant l’empreinte / Pourtant sacro-sainte / De la longue étreinte / De nos cœurs en croix. Cette chanson est une valse très lente dans laquelle les motifs marins se mêlent de manière extrêmement picturale aux motifs et rimes baroques.

Un tableau vivant. Certains pensent que l’art et la communication entretiennent des liens privilégiés. Une très belle façon de valoriser l’art selon eux. La ronde de nuit, le tableau de Rembrandt au Rijksmuseum d’Amsterdam, sort du musée accompagné par la musique de Beethoven. Toutes les contradictions s’y affrontent. Un regard sans jugement et plein d’équivoque, d’une tendresse coupable et d’une lucidité cruellement espiègle. Des frontières autrefois claires - la culture contre le commerce, le privé contre le public - ont été franchies et cèdent la place à une zone grise d’importance croissante, où tout est à la fois tout et son contraire.

Le temps n’existe pas. Le passé, c’est une mémoire qui n’existe pas. Le futur n’existe pas encore. Notre présent, ça n’existe pas. Ce n’est rien. Fragments d’histoires anonymes, de non-événements, des bribes de souvenirs à reconstruire ou à fabriquer. « Il se peut que ce qui rende le passé si lourd et si prégnant ne soit rien d’autre que la trace d’habitudes disparues dans lesquelles nous ne pourrions plus nous retrouver. La manière dont ce passé est combiné aux grains de poussière de notre demeure en ruine est peut-être le secret qui explique sa survie. » [1]

Une réflexion ténue et sincère portée sur l’histoire et l’actualité d’un monde au sein duquel les notions de vérité, de certitude et de confiance vacillent non sans violence. Mouvement empreint d’une inquiétude et d’une immense liberté.

« Jamais plus nous ne pouvons recouvrer tout à fait ce qui est passé. Et c’est peut-être une bonne chose. Le choc de la retrouvaille serait si destructeur qu’il nous faudrait cesser sur-le-champ de comprendre notre nostalgie. Mais c’est ainsi que nous la comprenons, et d’autant mieux que le passé est plus profondément enfoui en nous. Comme le mot oublié, encore sur nos lèvres il y a un instant, qui délivrerait notre langue dans une envolée démosthénienne, le passé nous semble alourdi de toute la vie vécue qu’il nous promet. » [2]

Retourner pour un but précis, un rendez-vous de travail, dans des endroits qu’on a découvert plusieurs années auparavant, au hasard d’une promenade à l’époque, et les voir sous un jour nouveau, discrètement transformé, décalé, avec cette étrange impression que nous laisse la photographie d’un lieu.

Une journée sur les chapeaux de roue. À droite à gauche. À traverser Paris pour le travail. Un atelier à la Gaîté lyrique pour apprendre à fabriquer une bibliothèque numérique mobile initiée par Bibliothèques sans frontières, profiter de la proximité de la Mairie de Paris pour aller chercher à pieds un lot de souris en remplacement de celles défectueuses de la bibliothèque, avant de retourner en vélo à la bibliothèque pour mettre en ligne les images prises lors de l’atelier. J’ai rejoins ensuite les Halles en métro en empruntant la ligne 2, puis la ligne 11 jusqu’à Rambuteau. J’ai marché tranquillement jusqu’à la Canopée, pris quelques photos de la structure illuminée dans la nuit, avant de descendre au Forum des images pour assister à une conférence sur le cinéma interactif.

Dans la boîte aux lettres, la mauvaise nouvelle. Des mois de travail remis en cause. Refus du dossier. Quand cela vient après d’autres refus pour d’autres projets, le doute est possible, s’insinue forcément, s’enchaîne. Relire le message ne sert à rien, en boucle il répète la même formule déjà lue dans d’autres dossiers. Sur le moment se dire que tout va s’arrêter là, tous les espoirs dans cette subvention disparaissent. Être dépendant d’une technique, de savoir-faire, d’un financement qui dépasse de loin nos moyens. Se sentir dépassé. Impuissant. Y avoir cru un peu naïvement après l’acceptation du premier dossier. L’étape du prototype achevé, comment s’arrêter là ? En rester là après tant d’années ? Si près du résultat final. Avec l’envie de montrer enfin l’application terminée, le texte dans sa version finale : application, lire numérique et livre imprimé. En même temps pas l’envie de travailler encore de longues heures à tenter de trouver d’hypothétiques subventions, moyens subsidiaires de financer ce projet de longue haleine, subsides introuvables. Plus l’envie de travailler des heures à élaborer d’épais dossiers, dans l’incertitude de leur aboutissement. Pendant ce temps là je n’écris plus. Le temps d’écriture s’est progressivement déportée vers ces activités annexes. En même temps j’y tiens à ce projet. Je vais tout faire pour trouver une solution, mais sur le coup, c’est rude. Un coup d’arrêt qui laisse interdit. Et triste. Mais pour le moment ce qui me soulage un peu, qui dissipe légèrement le désappointement de ce refus, c’est l’assurance que je ne vais plus chercher à tous prix les formes d’une reconnaissance artificielle (prix, subvention, colloque, résidence) qui me détournent de l’essentiel qui est l’écriture, la recherche, l’expérience. Je n’ai jamais prospecté pour animer des ateliers d’écriture, mon livre sur les ateliers (en préparation pour une sortie imprimée le 21 février chez Publie.net) et mes ateliers eux-mêmes, suffisaient à provoquer les invitations, les interventions. Je n’ai pas besoin de cet argent pour vivre. Je travaille. J’ai une profession. Une carrière. J’ai juste besoin de libérer du temps dans ce temps de travail et d’indépendance pour parvenir à écrire et retrouver une liberté.

Les images s’éloignent très lentement. Photographies en noir et blanc, très contrastées. D’une grande beauté. Le temps de les voir disparaître. Et pourtant quand elles finissent par s’effacer entièrement, remplacées les unes par les autres, on se rend compte qu’on ne les verra plus, on voudrait revenir en arrière mais rien n’y fait. Le mouvement est inexorable. Rien ne pourra l’arrêter. Admettre alors que contrairement à ce qu’on toujours cru, la coutume qui veut qu’on voit sa vie défiler au moment de mourir sous la forme d’images défilant en accéléré, rafale d’images affolantes en flux lumineux, est fausse, trompeuse. C’est un leurre. La lenteur annonce la mort et c’est toujours trop rapide.

[1] Walter Benjamin, Sens unique, Les Lettres Nouvelles/Maurice Nadeau, 1978-1988

[2] ibid

Trace d’habitudes disparues
Publié le 29 octobre 2017
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