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Où est notre corps ? Où est notre espace ?


En sortant de notre immeuble avec ma plus grande fille, celle-ci remarque un imposant nuage de fumée noire qui s’échappe du haut du parking à voitures de l’agence de location Avis qui se trouve juste derrière chez moi. À peine le temps de lever la tête vers l’immeuble, de sortir mon iPhone et voilà qu’au moment de prendre la photo une immense flamme tourbillonnante s’élève dans le ciel gris avec son large panache de fumée noire. Je prends rapidement la photo, me précipite avec ma fille dans la rue et rejoins l’agence dont le personnel un peu inquiet vient seulement de s’apercevoir de l’incident ; dans la rue, d’où ils se trouvent, impossible de percevoir les traces de l’incendie, situé à l’arrière du bâtiment. Il faut prévenir les pompiers. Je confirme. Une jeune femme se précipite à l’intérieur de l’agence pour passer le coup de fil. On entend la sirène de police. Un véhicule de la police vient se garer sur le trottoir en face. Les pompiers ne tarderont pas. Le feu sera vite maîtrisé. Incident heureusement sans trop de conséquences et retombées négatives.

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Incendie, rue du Faubourg Saint-Martin, Paris 10e

En allant prendre mon métro pour rejoindre Sciences Po et faire travailler mes élèves sur les fenêtres et l’état du monde qu’elles cadrent, je repensais à ce magnifique texte de Georges Perec qui ouvre le recueil L’Infra-ordinaire publié par Le Seuil en 1989 :

« Ce qui nous parle, me semble-t-il, c’est toujours l’événement, l’insolite, l’extra-ordinaire : cinq colonnes à la une, grosses manchettes. Les trains ne se mettent à exister que lorsqu’ils déraillent, et plus il y a de voyageurs morts, plus les trains existent ; les avions n’accèdent à l’existence que lorsqu’ils sont détournés ; les voitures ont pour unique destin de percuter les platanes : cinquante-deux week-ends par an, cinquante-deux bilans : tant de morts et tant mieux pour l’information si les chiffres ne cessent d’augmenter ! Il faut qu’il y ait derrière l’événement un scandale, une fissure, un danger, comme si la vie ne devait se révéler qu’à travers le spectaculaire, comme si le parlant, le significatif était toujours anormal : cataclysmes naturels ou bouleversements historiques, conflits sociaux, scandales politiques... »

Nous dormons notre vie d’un sommeil sans rêves, cette phrase extraite de ce texte Approches de quoi ? de Perec, a été le titre du premier numéro de la revue d’ici là sur Publie.net. Un signe sans aucun doute.

Dans le métro ce matin, dans la cohue de la foule entre la station Gare de l’Est et celle de la République où la moitié du wagon descend habituellement, je remarque le regard aiguisé d’une jeune femme assise à quelques mètres de moi. Par dessus l’épaule de la femme qui se trouve juste devant moi, je l’observe et remarque ses crayonnés des passagers du wagon sur son petit carnet tout en longueur. Je la regarde faire et c’est fascinant la vitesse de ses coups d’œil, elle regarde un instant le visage de son vis-à-vis, et ses yeux s’abaissent aussitôt sur le blanc du papier, à rythme régulier, ce manège se poursuite, peu de gens remarquent qu’elle les dessine avec cette dextérité, elle est d’une telle rapidité, d’un trait acéré elle capte la forme de leur tête, l’expression de leur visage, et parfois même, comme pour ce beau jeune homme brun qui lit à mes côtés, son étincelle toute particulière, ce trait significatif qui me permettra de le reconnaître quand, lorsque la grande majorité des passagers sera descendu à la République, et libérera de la place pour que je puisse m’approcher d’elle, je verrai ce qu’elle a dessiné, légèrement en surplomb au-dessus d’elle.

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La dessinatrice de la ligne 5

Je lis le journal mais depuis quelques minutes j’ai un peu du mal à me concentrer sur ma lecture car je sens très nettement son regard venir se poser régulièrement sur moi, un regard, un trait, en moins d’une minute, quelques gestes furtifs lui suffisent pour capter l’expression d’un visage et décrire une personne.

« Les journaux parlent de tout, sauf du journalier. Les journaux m’ennuient, ils ne m’apprennent rien ; ce qu’ils racontent ne me concerne pas, ne m’interroge pas et ne répond pas davantage aux questions que je pose ou que je voudrais poser. »

Elle me dessine et je ne veux pas l’en empêcher, mais j’aurai sans doute préféré ne pas le sentir, pour ne pas poser. Pour ne pas fausser son dessin, en troubler l’authenticité, pris sur le vif. Dans le journal, il y a une photographie des débris d’un hélicoptère qui a explosé en vol avant de retomber au sol, restes fumants de métal et de cendres au milieu de la pampa argentine. Avant même qu’on vienne commenter cet accident, l’émotion, le choc des disparitions, la perte, la peine, en se plaçant juste devant l’objectif de la caméra, avec pour seul décor les débris de l’hélicoptère, l’indécence de cette image qui n’est rien quand on peut diffuser en boucle la vidéo de l’accident filmée au moment même où il survient, en plein ciel. En plein vol.

« Interroger ce qui semble tellement aller de soi que nous en avons oublié l’origine. Retrouver quelque chose de l’étonnement que pouvaient éprouver Jules Verne ou ses lecteurs en face d’un appareil capable de reproduire et de transporter les sons. Car il a existé, cet étonnement, et des milliers d’autres, et ce sont eux qui nous ont modelés. »

En descendant à la Bastille, je vois l’ensemble de ses petits portraits qui noir sur blanc couvrent l’intégralité de la page de son carnet. Je lui souris tandis qu’elle continue de dessiner.

Nous dormons notre vie d’un sommeil sans rêves
Publié le 11 mars 2015
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