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LIMINAIRE
Contacts successifs #11


D’un lieu à l’autre. Une impression passagère, fugitive. Qui laisse un doute. Une sensation de dédoublement. Un temps dans un autre, mais le premier n’efface pas le second, il l’augmente, le double, le propulse ailleurs, l’amplifie étrangement. Ce passage inattendu, après une longue marche, se termine dans un dédale de rues entouré d’immeubles récents, aux tailles variées et désordonnées, au bâti anarchique, sans cohésion, tous les styles et les époques s’y entremêlent sans harmonie. Ce passage est une trouvaille insolite, une ruelle dont la taille se réduit au fur et à mesure, de part et d’autre des maisonnettes au style composite, sans architecte, édifiées au petit-bonheur-la-chance, avec des matériaux de récupération. Dans l’étroitesse un peu sombre du Passage Bourgoin le passant se sent tout petit, ridicule, les murs ont poussé de travers, leurs murs bâtis de matériaux disparates, recouverts par une végétation envahissante, ressert l’espace se rétrécir, comme si ce passage mystérieux pouvait disparaître sur ceux qui s’y risquent. Il y a de nombreuses ruelles de ce type à Tokyo, deux mondes s’y côtoient, au sol, au niveau de la rue, des maisons aux volumes réduits, aux matériaux simples et peu onéreux, par rapport aux immeubles qui s’élèvent jusqu’au ciel, sans limite de l’endroit où l’on est situé. Et quelques mètres plus loin, de Tokyo nous voilà propulsé à New York. C’est une question de hauteur d’immeubles bien sûr, mais surtout de lumière, de réflexion de la lumière sur les centaines de vitres qui la diffracte et en répète les motifs scintillants à l’infini, illuminant l’espace, l’envahissant et l’inventant au fil du temps.

Tout est programmé pour la fin de journée. Un simple détail peut tout bouleverser. Transformer l’ordre établi. Se raser avant de se rendre compte que la lame est élimée. Le ridicule de la situation : sous les favoris la barbe à demie rasée, poils clairsemés, restes de mousse blanche par endroits. Aucun rasoir en réserve. Sortir en acheter, gêné de se retrouver ainsi mal rasé dans la rue. Dans la hâte se tromper de modèle de rasoir. S’en apercevoir seulement à la maison en essayant d’emboiter vainement l’embout. Et ressortir une seconde fois. Sur le fil du rasoir.

C’était un étudiant, il préparait son mémoire dans la salle aux boiseries anciennes de la bibliothèque de la Vicomté à Melun. Je venais d’être engagé à la bibliothèque. Il venait très souvent et passait de longues heures à travailler sur place. Quand la médiathèque de l’Astrolabe a été construite sur l’Île Saint-Étienne, on ne le voyait plus mais il venait encore de loin en loin. Il y a quelques jours, suite à la publication d’un article du blog Paris invisible que je suis depuis longtemps, qui présentait un parcours à travers Paris en respectant l’ordre alphabétique du nom des rues, j’ai fait écho à ce projet et un collègue de la médiathèque Marguerite Duras, s’est enthousiasmé qu’on puisse mettre en place entre la bibliothèque François Villon dans la quelle je travaille et la sienne, un projet commun sur ce principe directeur. Ce collègue est en fait en stage de deux mois à la médiathèque. Il m’a proposé qu"on se rencontre en me rappelant qu’il fréquentait la Vicomté et habitait toujours la Seine-et-Marne. En me rendant en bus à la médiathèque Marguerite Duras, j’étais persuadé que ce stagiaire qui fréquentait la Vicomté ne pouvait être que le seul utilisateur de l’époque dont j’avais gardé le souvenir, plus de vingt ans plus tard. Je suis entré dans son bureau : et c’était bien lui. Inchangé.

Le téléphone sonne. Il faut répondre impérativement avant la troisième sonnerie. C’est une règle de l’institution. L’utilisateur ne doit pas s’impatienter au bout du fil. Je décroche donc après la deuxième sonnerie. Une femme me demande conseil au sujet de son compte lecteur, elle souhaite prolonger un de ses livres dont l’emprunt arrive bientôt à échéance. Je ne sais pas pourquoi, mais au moment de raccrocher, je me rends compte que j’ai tout fait pour que la conversation se prolonge le plus longtemps possible, répondant à toutes ses questions, relançant parfois la conversation, avec ma voix la plus charmante. Avant de raccrocher finalement. Et c’est alors que tout s’éclaire. Je viens de discuter au téléphone avec Jeanne Moreau. Au bout du fil, c’est l’actrice que j’entendais. Elle était bien vivante malgré ce que j’ai lu dans les journaux.

Les pages du livre sont totalement noircies, la lecture impossible. Pour pouvoir lire il faut passer une source de chaleur dessus. Une fois chauffée, l’encre noire disparaît pour laisser place au texte. Dans le roman de science-fiction de Ray Bradbury, Fahrenheit 451, qui raconte l’histoire d’un pompier qui a pour mission de brûler les livres, dans une société où ils sont interdits, la température indiquée dans le titre fait référence au point d’auto-inflammation du papier. C’est en effet l’édition de ce roman sur laquelle travaille le collectif de graphistes français Super Terrain en collaboration avec le laboratoire Charles Nypels situé dans l’école d’art Jan van Eyck de Maastricht aux Pays-Bas.

L’incompréhension de la gardienne me désarçonne, je suis venu chercher les papiers d’identités dont j’ai demandé récemment le renouvellement, cela devait être une formalité, mais je sens très vite que rien ne se passe comme prévu. Plusieurs fois elle s’éloigne dans un local que je ne reconnais pas, dont les dimensions me surprennent, plus grand que dans mon souvenir, décalé aussi : un hall d’accueil. Quand elle revient vers moi, elle semble ne pas me reconnaître, son regard égaré me demande ce que je fais là. Je lui rappelle la raison de ma venue. Elle s’éloigne à nouveau en faisant des petits pas pressés, marmonne quelque mots incompréhensibles, ce n’est pas là, ou ce n’est comme cela qu’il faut. Je la suis tant bien que mal en essayant de comprendre le sens de son manège. Il y a de plus en plus de personnes autour de nous. L’endroit se remplit prenant des airs de hall de gare bruyant et confus. Elle ne retrouve pas mes papiers, mais semble déjà avoir oublié qu’elle les cherchait l’instant d’avant et quand je le lui rappelle elle s’en offusque, hausse les épaules en rajustant un bouquet de fleurs. Geste incongru. Elle n’enregistre pas ce que je lui demande, elle n’imprime pas, comme on dit familièrement. Son corps ne s’accorde pas avec ce qu’elle dit. En décalage permanent. Elle oublie ce que je lui dis mais ne le montre pas tout de suite. Elle fait bonne figure. C’est seulement quand je la rappelle à l’ordre qu’elle qu’elle montre son vrai visage. Sa mémoire est chancelante. J’aperçois une femme policière à ses côtés, j’espère avoir trouvé la solution et la personne susceptible de résoudre mon problème et de me transmettre enfin mes papiers d’identité, mais je m’aperçois que la policière est juste là pour faire le café. Les dernières images de mon rêve sont confuses et je me réveille pour clore cet épisode absurde.

Pluie de l’aube qu’on devine au matin le trottoir encore humide. La douceur de l’air marin en traversant le pont au-dessus du canal. Les rares passants pressés à cette heure matinale. Il raconte qu’il a réussi a faire garder ses enfants et qu’il va passer le week-end à Tokyo. La boulangère reste médusée pendant qu’elle expédie ma commande. Un week-end à Tokyo ! De qui se moque-t-on ?

Nommer ce qui nous entoure : d’un lieu à l’autre
Publié le 22 octobre 2017
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