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LIMINAIRE
Sable et solde | 28


Déplier retaper élargir, sous d’autres formes, en d’autres lieux.

Apprendre à regarder nos propres pensées et celles des autres comme des objets extérieurs. Trouver le trajet nécessite de longues flâneries au bord. Tout près devant soi, alors qu’on croyait l’avoir perdu. Rien ne bougeait. Les domiciles au loin se recouvraient de teintes vives. La structure de nouveau se met en place et se rejoue à l’identique. Les lignes forment une marge. Le croisement de ces lignes et de ces courbes sous un ciel pur. Mais le désir et le plaisir renouvelé d’écrire et rebondir. A la fois rupture et début. Même quand le vent passe au travers, ensuite elle se tiendra tranquille, effrayante, au centre-périphérie du monde. Apprendre à lire entre les lignes. Apprendre à glisser entre les lignes. Et ce trajet est paradoxalement toujours le même et jamais le même. Toujours immobile. Mon corps m’échappe. Sa chute sans fin. Je me demande comment remplir les cases vides. Le jeu de la présence de soi au monde. Des grands nuages blancs. Et puis un trou noir de silence. Plus tard, se relever.

Je m’approche du rebord du quai, l’eau frôle le bord en béton, à quelques centimètres à peine. Pas un bateau à l’horizon, calme plat, étendue d’eau mirifique, spéculaire. Spectaculaire reflet du ciel sans nuage, du bleu intense d’un jour de chaleur estivale. Avec une pointe de noir. Nous avons l’impression d’être en face. L’absence, le manque, fantôme désincarné. Reste là pourtant comme un corps attendu que peut-être je ne reverrai jamais. J’attends. Dans l’ombre de l’imposant bâtiment de l’usine désaffectée, juste derrière moi, je sens sa présence menaçante. Le contraire est ce qui ne va pas dans le sens donné. La dilatation est une chance pour la dissolution. Je me baisse pour viser en aveugle, dans la pénombre ce que j’observe m’éblouit m’empêchant d’en distinguer les contours. Dans la tension de mon corps qui se baisse sans s’aider des mains, génuflexion hésitante, au bord de l’eau, l’espace d’un instant, ni ce que j’ai vu toute à l’heure qui m’attirait, cette forme blanche flottant immobile dans l’eau, ni ce que je vois désormais avec peine, ébloui à contre jour, mais juste la peur de tomber que j’enregistre, en une image, soulignée par cette lumière si particulière. Tomber est un mot pour penser. Pourquoi nous faisons face à l’autre qui est sur le côté ? Nous sentons que c’est déjà la fin, que la fin est proche, mais nous n’avons rien à faire d’autre qu’à regarder. Les mots semblent figés au seuil de l’articulé, c’est plutôt le silence qui règne, ou des borborygmes, les aboiements des chiens, le bruit de fond des éléments, des arbres et des corps. Le lieu où ça naît c’est l’intervalle, l’espace entre. L’effarement y est profond. Vertige du bord du quai, ce qui nous fascine quand nous fixons trop longuement le reflet de notre propre image dans un miroir. Ouvrir la nuit du corps. Celui du premier regard posé par l’enfant sur le réel, celui de l’éblouissement chargé d’effroi. Au moment de se redresser, le corps hésite, vacille légèrement, trouble passager. À la place, tout autour, un trou immense. Le regard est proprement décimé, il ne voit plus que des forces.

On pourrait peut-être, ce serait le lieu, de n’être pas ce que la nature a fait de nous, et quelques maladresses aussi. Encore une fois les mots se dérobent, mais je n’en ai pas trouvé d’autres… Les silences où on ne les attend pas. Je lis les phrases du vent. Des mots, entassés pêle-mêle avec quelques bouts de phrases toutes faites, de celles qu’on peut assembler vite fait. Tout ailleurs tout ici gratté et creusé la trace des ornières. C’est là vers là la plainte suspendue dans le vent jusqu’à l’éblouissement. Devrons-nous l’appeler autrement désormais ? Au-dessus du fleuve la lumière retient le regard le soleil joue son rôle. Sur les rides de l’eau. L’air immobile ombre les arbres bleus. D’où il est aucun seuil ne s’ouvre – un miroir inverse la scène. La présence ne se peut brider : la traverser, c’est la contraindre, saisir combien près l’on sera. cette impression de finitude, cette épiphanie du regard qui embrasse. Si petit au bout de la route derrière moi…

Dimanche 9 septembre 2012, à 11h15, dans le Chemin de Halage, Pantin, Seine-Saint-Denis

 

 

 

 

 

 

 

 

Photographie Planche-contact du dimanche 9 septembre 2012, à 11h15, dans le Chemin de Halage, Pantin, Seine-Saint-Denis.

Le jeu de la présence de soi au monde
Publié le 9 septembre 2013
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