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Sable et solde | 22


La mémoire est pour l’un ce que l’histoire est pour l’autre.


Sur cette photographie prise l’année dernière, un moment particulier, intime. Une salle d’attente. Pour la première fois, j’accompagne ma fille chez l’ophtalmo. Elle a besoin de lunettes. Nous attendons notre tour. Sur la table basse, quelques revues que personne ne lit. La fenêtre est voilée par d’anciens rideaux blancs qui donnent à cette fenêtre dont la lumière est filtrée, un air ancien, lointain, qui m’évoque la salle de cinéma, sans doute parce que l’image des immeubles de l’autre côté de ma rue Lafayette semblent se projeter sur la toile des rideaux comme sur un écran. De ces instants cinématographiques dont je ne parviens pas à retrouver sur le moment la provenance mais qui s’imposent à moi par la justesse de leur cadre. Je prends la photographie juste avant d’entrer avec ma fille dans le cabinet du médecin.

Détour, film d'Edgar G. Ulmer

 

 

 

 

 

 

 

 

Nous regardions hier soir un film en famille : Détour, d’Edgar G. Ulmer. Un pianiste de bar part en stop rejoindre sa fiancée en Californie. Sur la route, un inconnu en décapotable le prend. Mais le propriétaire de la voiture meurt dans son sommeil. Paniqué, il jette le corps et reprend vite la route. Il s’arrête bientôt à son tour pour une auto-stoppeuse, Vera, femme fatale, mais celle-ci menace de le dénoncer pour le meurtre présumé à moins qu’il n’assume l’identité du mort pour toucher un héritage...

Edgar G. Ulmer a tourné ce film en six jours (certains décors manquent d’accessoires (le bistrot est sans tables ni chaises), les lumières marquent des ombres involontaires aux murs, ce qui trahit nettement le manque de moyen)s. Le film est sorti assez anonymement mais a été propulsé au statut de film culte par la Nouvelle Vague en France dans les années 60. Difficile en le voyant, de ne pas penser en effet au film À bout de souffle de Jean-Luc Godard.



Arte passait hier le très beau film de Jean Eustache La Maman et la Putain, en hommage à Bernadette Lafont disparue jeudi 25 juillet. Une diffusion quasi historique pour un film rarissime sur le petit écran et toujours inédit en vidéo.

Cette diffusion sur Arte indique cependant qu’un projet d’édition en DVD de l’intégralité des œuvres de Jean Eustache (invisible depuis depuis la grande rétrospective ayant eu lieu en 2006 au Centre Pompidou) est en préparation pour 2015.

En attendant, le film est visible en ligne dans son intégralité :



Je reste seul à regarder le film avec Alice qui ne veut pas se coucher si tôt. Moment de doute, la sentant à mes côtés, petit pincement au cœur à l’idée qu’elle voit ce film pour la première fois, essayer de saisir à la dérobée ce qu’elle pense du film, ce qu’elle ressent. J’ai vu ce film de nombreuses fois avec Caroline, avec Damien, cela fait un moment que je ne l’ai pas revu. Léger trouble passager.

Je garde en mémoire, avec émotion, la première fois que mes filles ont vu des films qui sont importants pour moi et qu’elles les ont appréciés. Vertigo, fut un grand moment, répété plusieurs fois depuis (comme de nombreux films d’Alfred Hitchcock). La surprise éblouie à la découverte de La Dame de Shanghai, et le souffle coupé lors de la scène finale.

La Maman et la Putain, photogramme du film de Jean Eustache

 

 

 

 

 

 

 

 

Tout le film d’Eustache est composé de dialogues. Ce qui étonne c’est cette façon de parler avec élégance de choses crues (un jour il faudrait que je compte le nombre d’occurrences du mot baiser est répété dans le film, Veronika étant sans doute celle qu’il l’utilise le plus souvent). Au café, dans la rue, dans l’habitacle d’une voiture, dans l’appartement. On parle. On se raconte des histoires, des histoires personnelles bien sûr, ses anciennes amours, mais aussi de anecdotes sur d’autres, des amis, des inconnus que l’on croise au café, dans la rue. Et toutes celles qu’on invente.

Dans ce film d’Eustache la référence au roman À la recherche du temps perdu de Marcel Proust est explicite (la couverture du roman, et seulement celle-là, figure dans le film, le premier amour d’Alexandre, comme celui du narrateur de La recherche, se prénomme Gilberte). Mais, au delà de ces ressemblances superficielles, l’une des caractéristiques les plus marquantes, du livre comme du film, est l’importance accordée au temps que l’on perd.

Je sais que pour la grande lectrice qu’est Alice ce livre de Proust sera une lecture importante, un moment clé dans sa vie. Elle y viendra par elle-même. Je ne veux pas lui imposer. Quand elle a voulu lire Emma Bovary, elle me semblait trop jeune. Elle en a convenu par elle-même. Ce n’est que partie remise.

Le film qui n’hésite pas à affronter ce qu’on évite en général au cinéma (les temps morts) n’est constitué que de longues scènes de discussions (certaines séquences filmées en durée réelle) dans les chambres ou les cafés dans le milieu oisif de Saint-Germain-des-Près. Le film d’Eustache capte l’air du temps et témoigne avec une rare lucidité de la liberté sexuelle, feignant d’en épouser les préjugés pour mieux en révéler les zones cachées, celles que l’aveuglement produit par des mots d’ordre interdisant de voir le désordre des sentiments, le tourment, la souffrance.

Ce matin, au petit-déjeuner, Alice a toujours l’air de Fréhel qui lui trotte dans la tête. Elle évoque le film avec sa sœur et sa mère.

Fréhel y chante La chanson des fortifs :

Les héros populaires

Les refrains d’avant guerre

Sont bien loin de nous maintenant

Tout cela disparaît dans la nuit

Et l’on se demande aujourd’hui

Que sont devenues les fortifications Et les p’tits bistrots des barrières

C’était l’décor de toutes les chansons

Des jolies chansons de naguère



Alexandre n’est pas de son temps et rêve d’un temps perdu. Les chansons de Damia, de Fréhel ou d’Édith Piaf qui jalonnent le film, comme en écho au discours délibérément nostalgique d’Alexandre, renvoient à un passé qui ne lui appartient pas : pris entre les fantômes d’une génération passée et les ombres incertaines d’un futur difficile à envisager. Alexandre retrouve pourtant son temps à la fin du film contraint et forcé. Difficile d’être synchrone avec son époque : être de son temps.

La Maman et la Putain est un film qui nous montrent des personnages très vulnérables auxquels nous nous identifions à tour de rôle, le flux de leur parole apparaît comme la seule façon de colmater la peur d’un silence qui risque de mettre à nu leurs sentiments.

Mais d’autres viendront

Héros différents

Puis disparaitront

A chacun son temps

Il n’y a plus de fortifications

Mais y aura toujours des chansons

Et des films comme La Maman et la Putain.

Rue Lafayette, Paris 10<sup class="typo_exposants">e</sup>, lundi 30 juillet 2012, 14h.

 

 

 

 

 

 

 

 

Photographie Planche-contact du lundi 30 juillet 2012, à 14h., rue Lafayette, Paris 10e.

Le désordre des sentiments
Publié le 30 juillet 2013
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