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LIMINAIRE
Sable et solde | 3


Conserver au centre de notre monde le lieu de nos incertitudes sans guillemets.


Repas de famille, nouvel invité autour de la table, le jour des présentations. Le mieux c’est encore sortir de chez soi pour cette rencontre, se placer en terrain neutre, rendez-vous est donné dans un restaurant de notre quartier.

À table, personne ne prend vraiment la parole, ou alors juste pour s’enquérir des nouvelles les uns les autres, s’inquiéter de savoir comment ils sont venus, se renseigner sur la forme de tous, leur état de santé, les nouvelles de la famille, leurs projets de vacances, propos anodins. Chacun se regarde en silence, léger sourire pincé aux lèvres, grand bruit dans le restaurant qui cache mal notre gêne et fait office de conversation nourrie. Des blancs par intervalles réguliers, de longs moments sans parole, et chez le nouveau venue cette position du corps bien droite, un peu rigide, au regard lointain, ailleurs, dans sa tour d’ivoire il consent parfois à descendre jusqu’à nous, à nous parler, répondre à nos questions posées avec une économie de mots troublante, une sécheresse derrière laquelle on ne veut voir qu’une forme de timidité. Mais la timidité ne nous transforme pas à ce point. Le malaise nous met mal à l’aise mais au fond notre personnalité affleure et nous ne pouvons rien cacher aux autres, à cœur ouvert. Son corps droit, ses réponses hiératiques, ses avis dogmatiques, son maintien d’allure d’automate.

Contraste saisissant lorsque tout le monde cherche à montrer bonne figure jouant le jeu pour ne pas se faire démasquer. Rien ne se dit de soi, rien ne dépasse, esquive et mauvaise foi, évitement et à la fin qu’est-ce qui reste ? l’ennui.

Nous ne nous entendons pas. Comme souvent à Paris le restaurant bondé, est plongé dans une curieuse obscurité que de tremblantes bougies peinent à éclairer, dans un brouhaha épouvantable. Lorsque quelqu’un parle, il faut se pencher pour l’entendre, et souvent obliger son interlocuteur à répéter ce qu’il vient de dire, le forçant à se reprendre, perdant sa spontanéité, tout le repas comme ça, comme si nous lisions le texte de nos dialogues écrits au dernier moment par un dramaturge peu inspiré. Nous ne nous entendons pas.

À force, je me retire en moi, m’absente, jette des coups d’œil par la fenêtre, incroyable le nombre de taxis qui défilent dans cette rue d’habitude assez peu passante.

J’observe le couple qui vient de s’asseoir à une table à proximité de la notre. La tension palpable entre eux. La femme est énervée, furieuse, elle reproche l’attitude désinvolte de son compagnon. Elle s’agite, elle a chaud, elle enlève plusieurs couches successives de vêtements. Elle lui parle avec véhémence, de la colère dans la voix, que je devine sans l’entendre, juste en voyant s’agiter les muscles de son visage acéré. Elle regarde son compagnon droit dans les yeux, le fixe avec insistance, son visage très près du sien, quelques centimètres à peine, elle pourrait presque l’embrasser, mais elle donne plutôt l’impression d’avoir envie de le dévorer.

Je me laisse distraire par la tension que je perçois dans ce couple pour oublier celle latente à notre table. Je cherche à faire bonne figure, ne rien laisser paraître. Une vieille habitude. La prochaine fois je ne tomberai pas dans le panneau, je me répète ça régulièrement, et je me retrouve là, à perdre mon temps, pris au piège.

Le deuxième service nous sauve d’une prolongation de la soirée trop insupportable. Nous sortons du restaurant dans le froid glacial de cette nuit. Nous nous saluons rapidement sur le seuil du restaurant. Un taxi s’approche. Encore un. Les jeunes s’y engouffrent à la hâte nous laissant seul à devoir tirer le bilan de cette première rencontre. Bien sûr, encore une fois rien n’est clairement dit en face. L’euphémisme devient notre langue de bois. Le détours une règle de vie. Pas envie de tout déballer, d’entrer dans le vif du sujet, pointer ce qui fait mal, et puis c’est toujours difficile d’être celui qui critique, peur de se tromper, de parler trop vite, de conclure là où ce n’est que le début. Il est question d’une autre invitation familiale prévue de longue date où nous allons tous avec des réserves.

Mon père veut dire quelque chose mais il reste muet. Je le vois sur son visage qui se crispe soudain, les traits tirés. Les mots restent coincés dans sa gorge, bloqués à l’intérieur. Il fixe ma mère en espérant qu’elle dise ce qu’il attend, ce qu’il a en tête. Et lorsqu’elle exprime enfin sa pensée, il s’énerve qu’elle n’aille pas jusqu’au bout de ce qu’il voulait dire, incapable de l’exprimer lui-même, il maugrée, s’empourpre, aboie.

En rentrant à la maison, ma plus grande fille nous demande comment s’est passé le repas. Je ne veux pas en dire trop, je commence tout de même le récit de la soirée et je me laisse emporter par l’émotion, comprenant ce qui vient de se passer, qui a du mal à passer. J’essaye de garder mon calme, heureusement surpris de l’analyse que fait ma fille de l’enjeu de cette rencontre, son avis tout en nuances, d’une grande sensibilité, mettant les mots justes sur une situation à laquelle elle n’a pas assisté, des sentiments dont elle n’a jamais vraiment parlé avec nous. Là tout à coup, tout devient clair, s’exprime simplement. D’un mot. Dans le dialogue.


Gare d'Austerlitz, quai d'Austerlitz, Paris 13<sup class="typo_exposants">e</sup>, vendredi 23 mars 2012, 10h40.

 

 

 

 

 

 

 

 

Photographie Planche-contact du 23 mars 2012 : Gare d’Austerlitz, quai d’Austerlitz, Paris 13e.

Dialogue de sourds
Publié le 26 mars 2013
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