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Sable et solde | 27


Écrire n’est pas oublier. C’est photographier le temps.


À chaque photographie de la série de Planche-contact une phrase extraite d’un blog ou d’un site que je suis, que je lis régulièrement, dont l’écriture m’accompagne au quotidien, était associée. Ce jour-là de l’année dernière, la phrase provenait du blog « Aux bords des mondes » d’Isabelle Pariente-Butterlin.

« C’est une encoche de plus dans la confiance dans le monde. Une entaille de plus dans la chair du monde. Trois fois rien. Ce qui nous use. Ce qui nous abîme. Ce qui nous épuise.

S’il n’est pas possible de porter les phrases au plus près de cette souffrance, écrire n’a finalement que très peu de sens. C’est se débattre et se divertir. C’est oublier. Tenter. Encore. Tenter d’oublier. »

Foule de baigneurs massée autour du bassin de la piscine Deligny. Date : 12/08/1973 Crédits : Liennard, Alain / INA

 

 

 

 

 

 

 

Je ne me souviens pas grand chose des manifestations contre le Projet de loi réformant les universités françaises présenté fin 1986 par Alain Devaquet. Dans les lycées, c’était l’effervescence. Je n’étais pas dans le même lycée que mon ami d’enfance, quand nous nous téléphonions, il me racontait les montées de son lycée pour manifester à Paris. Et moi qui n’aime pas la foule, je me souviens que j’ai pris la tangente lors de la manifestation du 5 décembre, j’ai préféré suivre une voie parallèle au cortège, me maintenant à distance du groupe. J’ai longé les quais de la Seine, de l’autre côté du parcours suivi par les manifestants, un peu en avance sur eux, car j’étais parti un peu plus tôt, et découvrais la piscine Deligny, à la hauteur de l’Assemblée nationale vers laquelle convergeait la manifestation dont j’entendais les bruits lointains (slogans et sirènes de police assourdissantes).

La piscine Deligny était une piscine flottante sur la Seine, dans Paris, amarrée sur la rive gauche (quai Anatole-France, dans le 7e arrondissement), qui a coulé le 8 juillet 1993. Cet établissement de bains, qui regroupait un solarium, une piscine et un bar-restaurant, était aménagé sur 12 barges à proximité de l’Assemblée nationale. Une barque à l’eau. Je prends la photographie de cette barge et de ces deux barques dont les amarres métalliques créent des lignes de tension qui me fascinent. Je prenais à l’époque des photos en noir et blanc avec un appareil argentique, mon vieux Minolta.

Barques à la Piscine Deligny, Paris, décembre 1986

 

 

 

 

 

 

 

Vingt-six ans plus tard, en me promenant un midi sur le long de la Seine, mais à Melun cette fois-ci, sur les quais déserts de l’île Saint-Étienne, je pousse nonchalamment jusqu’à la pointe de l’île que j’affectionne, cette fin d’été est très agréablement ensoleillée et c’est bon de marcher sans but, parenthèse dans une journée de travail où l’on reste enfermé, derrière l’écran de l’ordinateur. Hissée sur la proue d’une péniche accostée au quai, une barque est suspendu en l’air, quand je passe à son niveau, ce que je vois c’est l’image d’un bateau qui vole et c’est pour cela que je prends la photo, sans trop réfléchir, mais en même temps je sais bien au moment de cadrer l’image, tout est là dans ce cadre, comme dans toutes les photographies du reste, que c’est une autre image que j’y vois, que ma photographie révèle pour moi. La photographie de la piscine Deligny apparaît sous mes yeux, comme lorsque mon ami d’enfance plongeaient nos négatifs dans le bain de révélateur, enfermés ensemble le samedi soir, très tard, dans le petit labo photo que son père avait aménagé dans les combles de leur maison de la rue du Haut de la Couture à Combs-la-Ville.

Je me souviens, oui je me souviens des chaînes usées qui maintenaient le ponton à quai et qui se croisaient au-dessus des deux barques dont il ne restait plus que l’armature nue, usée par les ans, les intempéries, les vestiges d’un monde en train de disparaître, une croix dessus, barrant l’espace, semblant signifier c’est fini, et l’immobilité de l’eau grise qui me tend son miroir. Je n’y vois rien que le reflet du temps qui passe. Parfois un détail retient l’attention, on ne sait pas pourquoi. Une photographie c’est l’espace d’un instant, Une lumière passagère, une émotion fugitive. Une invitation au voyage dans le temps. Et ces deux barques à l’image de notre amitié.

« Les battements du cœur peuvent tout à la fois s’arrêter et

passer leur tour

et se chevaucher

et s’arrêter.

Et accélérer. »

Mercredi 5 septembre 2012, à 14h15, Quai de Seine, Île Saint-Étienne, Melun

 

 

 

 

 

 

 

 

Photographie Planche-contact du mercredi 5 septembre 2012, à 14h15, Quai de Seine, Île Saint-Étienne, Melun.

Chambre noire
Publié le 5 septembre 2013
- Dans la rubrique JOURNAL
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