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LIMINAIRE
Sable et solde | 7


Des fenêtres nous suivent, restent et collent, des milliers de visages.


« Il y a que cela me regarde. Il y a qu’elles me dissolvent, que je perds énormément à parcourir ces photographies, comme devant toute face réellement ouverte je crois que l’on s’absout, que l’on disparaît, que l’on s’évase. »

Face, Louis Imbert, Publie.net

C’est à peine si j’ai eu le temps de l’apercevoir, entrant dans la train, cherchant le numéro de ma place, elle est là, près de la fenêtre. Je la salue poliment tout en ôtant mon manteau, à peine le temps d’apercevoir son visage, mais sans la regarder en face, et je m’assois à ma place. Je l’observe à la dérobée, son visage jeune aux traits fins, ses longs cheveux blonds, son imposante écharpe autour du cou. Je la vois de biais. Elle consulte les messages de son téléphone en souriant, jette parfois un œil distrait par la fenêtre, son regard se perdant dans le vague.

Quand je la prends en photo, elle ne peut pas me voir faire, j’utilise mon téléphone et je la photographie en aveugle, sans la regarder. Je découvrirai plus tard la photo refusant de la regarder alors qu’elle est à mes côtés, remettant à plus tard l’instant de cette révélation. Elle est comme je l’ai vue, jeune, belle, douce, souriante mais ce n’est pas elle que je vois, c’est mon reflet dans la vitre, mise en abyme.

Mon visage semble tout tordu, grotesque, transformé par une vive concentration, dans la tension et la volonté de n’être pas vu de ma voisine. Ce qui me fait un peu honte rétrospectivement ce n’est pas tant ce regard en biais, mais ce masque qui tombe, ce rictus affreux, révélateur.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Depuis que j’ai commencé la photographie, alors adolescent, j’ai toujours eu du mal à prendre en photo les gens que je croisais dans la rue. J’ai toujours évité leur visage, n’osant pas les regarder en face, les yeux dans les yeux, en situation sociale ou dans leur intimité.

Tout est visage, le corps entier est visage. Un homme qui reluque une femme de façon obscène, qui la mate, nous disons qu’il la dévisage. Tout est visage. La rue bruyante ou déserte, les paysages traversés, les objets à notre portée, les éclairs et les accidents de lumière. Le visage est à la fois ce qui regarde et ce qui est regardé. Reconnaitre l’autre dans le visage que l’on voit, dans celui qui nous regarde.

Ce qui constitue au fond la relation humaine, nos échanges quotidiens. C’est pourquoi le visage ne se laisse jamais regarder comme une image. Dans un monde saturé d’images, de visages désincarnés (publicité, écrans, foule), quelle est notre responsabilité quand il s’agit de voir ? Il est arrivé quelque chose à notre regard. Notre expérience de la vision a radicalement changé. « L’éthique est une optique » dit Levinas. Nos photos sont de plus en plus nettes, mais cette acuité dissimule mal le fait que le sens de la vue n’a plus beaucoup de sens, cliniquement mort.

Boulevard de Magenta, Paris, avril 2013

 

 

 

 

 

 

 

Dans le train je me suis assis à côté de cette femme et je ne l’ai pas regardé, je l’ai pris en photo car j’ignorais comment lui faire face.

Nous ne passons plus un instant loin de nos écrans portatifs, nous ne levons pas nos yeux face à l’énigme du visage qui passe près de nous. Le visage résiste au règne des images, ne se laissant pas prendre par elles, interdisant qu’on le regarde à la façon dont on les regarde. Le visage ne se laisse percevoir que dans une tension entre le visible et l’invisible, une tension qui rend d’ailleurs la vie difficile.

Envisager la saisie d’un visage comme celle de son masque, c’est ce que nous voulons toucher et qui s’éloigne à mesure que nous nous en approchons. La photographie est solitaire. Dès que nous photographions un visage, un autre regard surgit dans l’image provoquant échange et rapport de force. Cela n’a tout à coup plus rien à voir avec la relation solitaire à un monde déserté. La solitude, l’absence, relèvent d’un parti pris formel.

Montmartre, Paris, avril 2013

 

 

 

 

 

 

 

« Je connais si peu mon visage que si l’on m’en montrait un du même genre, je n’en saurais dire la différence (sauf peut-être depuis que je fais mon étude des visages...). C’est pourquoi je regarde facilement un visage comme si c’était le mien. Je l’adopte. Je m’y repose... »

Passages, Henri Michaux, Gallimard.

Les yeux dans les yeux. Les humains sont les seuls êtres vivants à se regarder durablement dans les yeux : les animaux, entre eux, détournent le regard. Les yeux dans les yeux. Pour nous, le regard est un échange, un partage. Cette expression prend aujourd’hui une tournure politique. Les yeux dans les yeux, pour dire que l’on peut mentir effrontément à celui qui nous fait face, que nous lui mentons sans même baisser les yeux, ou détourner le regard, mais provoquant, en le regardant droit dans les yeux comme d’autres étaient à leur époque droit dans leurs bottes. Les yeux dans les yeux, pour mentir à tous ceux qui y ont cru, qui ont été abusés par cette parole creuse comme un bois pourri, ces images truquées, cette vérité tronquée. Les yeux dans les yeux.


Rue Lafayette, Paris 10, jeudi 5 avril 2012, 18h.

 

 

 

 

 

 

 

 

Photographie Planche-contact du jeudi 5 avril 2012, 18h. : Rue Lafayette, Paris 10.

Ce qui regarde et ce qui est regardé
Publié le 7 avril 2013
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