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LIMINAIRE
Un pas de deux


Pour son dernier numéro, le numéro 700 des Cahiers du cinéma, la revue a invité des réalisateurs, des auteurs, des acteurs, et leur a demandé de raconter une émotion de cinéma, un moment qui les hante, afin que ce n° 700 ressemble à un cahier d’émotions intimes, comme une grande tapisserie ou une bande d’images, un film rêvé.

Hier, sur Facebook, Martin Rass, de l’université de Poitiers à posté la vidéo de Dancing in the dark (extrait de Tous en scène) en évoquant le bel article écrit par Jean-Luc Nancy qui ouvre d’ailleurs ce numéro :

« Je ne me lasse pas de regarder cette scène - cet infime moment où sans prévenir une jambe se met à danser : c’est elle qui prend l’initiative et qui entraîne toute la danseuse. Je me prends à penser au calcul minutieux des pas et des distances, à la façon dont sont réglés les pas qui précèdent l’irruption de la danse et à l’art extraordinaire, à la finesse qu’il a fallu pour obtenir la simultanéité d’une rupture - soudain, c’est un pas de danse - et d’une continuité - c’est toujours la promenade, c’est le même balancement qui s’est amplifié et pourtant c’est tout autre. »



Revoir cette séquence m’a saisi et ému, j’ai voulu écrire à mon tour un texte, non pas sur ce film ou cette danse, mais sur ce qu’il ravive en moi, cette émotion de cinéma qui me hante.

Le film Tous en scène peut être vu comme l’apothéose d’un genre, la comédie musicale. Vincente Minnelli y fait l’apologie du spectacle en tant que divertissement (That’s entertainment : « Le monde est une scène, la scène est un monde de divertissement »). Le film reprend le titre et les morceaux d’une comédie musicale de Broadway datant de 1931, dans laquelle jouait déjà Fred Astaire. Vincente Minnelli y ajoute une histoire, celle du montage d’un spectacle qui, trop prétentieux, sera d’abord un échec cuisant, avant de revenir à plus de simplicité pour rencontrer enfin le succès.

Le plus beau ballet, le plus émouvant du film, c’est Dancing in the dark, Cyd Charisse et Fred Astaire, tous deux vêtus de blanc, marchent dans Central Park à New York ; d’abord assez distants, ils esquissent quelques pas de danse qui évoluent en une gracieuse chorégraphie toute empreinte de complicité, dans un de ces instants magiques proprement cinématographiques.

Il y a longtemps, très longtemps, Caroline et moi fréquentions le même lycée, dans notre classe un de nos amis, Arnold Pasquier, jouait certains week-end le caissier occasionnel dans un cinéma de banlieue, aujourd’hui détruit, Le Palace à Brunoy. Arnold était comme nous, passionné de cinéma, sans doute plus que nous puisqu’il est aujourd’hui un cinéaste pour lequel la danse tient une place importante. Il connaissait l’exploitante du cinéma, une amie à lui et il était très régulièrement préposé à la billetterie du cinéma. Nous venions lui parler, lui tenir compagnie, le cinéma, et bien sûr voir les films que la salle de cinéma diffusait.

Cinéma Le Palace à Brunoy avant sa destructionLe Palace portait bien son nom. À la fin de son exploitation, ce fut difficile bien entendu, le chauffage ne fonctionnait plus vraiment, on apportait nos couvertures pour voir les films, les tentures des rideaux de scène étaient hideusement recouvertes de publicités pour des commerces locaux, mais nous fermions les yeux sur ces horreurs, impatients que la lumière s’éteigne, que le noir se fasse autour de nous, pour plonger enfin avec délice dans la projection du film, et que le spectacle commence !...

Souvent Arnold nous faisait entrer gratuitement, et si nous décidions de ne pas entrer finalement, nous nous amusions à couvrir le livre d’or, mis à disposition du public sur la table à l’entrée, de nos écritures un peu pompeuses de l’époque, « on n’est pas sérieux, quand on a 17 ans », pleines de clins d’œil et de sous-entendus, de références cinématographies et littéraires.

C’est dans ce cinéma également que nous avons tourné, sous sa direction fiévreuse et passionnée, nos premières scènes en Super 8. Et l’idée que ce lieu nous appartenaient complètement certains jours, que nous en étions seuls occupants et maîtres à bord, un peu chez nous dans cette salle hantée par tous les personnages des films que nous y avions vus, pleins d’ombres et de lumières, de bruit et de fureur, nous enivraient de bonheur et aujourd’hui, au moment de raviver le souvenir d’une émotion de cinéma, ce n’est pas aux films que j’y ai vu que je pense, ils seraient trop nombreux, mais à ce cinéma de banlieue disparu, oublié, ce lieu de projection et de rêve (souvenirs troubles de la projection intégrale des 410 minutes du Soulier de Satin de Manoel de Oliveira), qui fut aussi et surtout un lieu de rencontres et d’expériences.

Je continue bien sûr d’aller au cinéma (beaucoup moins souvent qu’à cette époque, c’est certain), mais je vois surtout beaucoup de films sur l’écran de mon téléviseur, en DVD. Les salles de cinéma que je fréquente désormais n’ont plus rien à voir avec celle-là, le cinéma non plus. Je ne regrette rien, je constate simplement. Et je me souviens...

C’était l’époque où nous apprenions le cinéma avec l’équipe des auteurs de La Petite Fabrique de l’image, Jean-Claude Fozza, Françoise Parfait et Anne-Marie Garat (l’écriture du scénario, la réalisation, le montage) et quelques années plus tard nous sommes tous revenus dans notre lycée pour participer à un atelier vidéo-danse. C’est à cette occasion que j’ai tenté un nouveau pas de deux avec Caroline et que la nouvelle vague s’est secrètement transformée pour nous en une tentative de rapprochement, de retrouvailles intimes, après être resté un temps loin l’un de l’autre.

Dans les couloirs déserts du lycée, fermé ce jour là, un peu à l’écart du groupe qui continuait à danser et filmer, dans le silence assourdissant de cet espace isolé que nous ne connaissions que dans l’habituel bruit des va-et-vient des élèves, je l’ai prise dans mes bras en plein jour, la lumière des fenêtres du couloir nous enrobait de ses rayons dorés, la poussière volait autour de nous comme un firmament d’étoiles minuscules, pirouettant et protecteur. Nous nous sommes étreints en silence longuement, puis nous nous sommes mis à bouger, un peu timidement, gauches, à danser aux sons d’une musique que nous étions seuls à entendre, quelques accords un peu traînants que nous reconnaissions aisément, et quand je revois cette scène de Tous en scène, je sais que c’est la musique de cette séquence qui nous berçait alors, qui accompagnait tendrement nos pas hésitants de plus en plus précis cependant, alertes : amoureux.

La promesse d’un bonheur à inventer chaque jour avec la grâce d’un mouvement, d’un balancement constant, appel d’air à chaque mouvement révolu, dans l’effort du désir tendu : « la simultanéité d’une rupture - soudain, c’est un pas de danse - et d’une continuité... »

Les corps s’animent et parlent ; les mots ne servent plus à rien.



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