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LIMINAIRE
Ce qu’il y a entre les gens, l’espace, le son et les couleurs


Lorsque j’étais enfant je jouais au tennis. Je prenais des cours le mercredi et je jouais le week-end avec mon père. Adulte, j’ai cessé de jouer. Je ne regarde plus le tennis à la télévision, ce que je faisais avec passion dans mon enfance.



J’ai arrêté depuis très longtemps de jouer au tennis. Il m’arrive souvent dans les moments intermédiaires, quelques minutes avant de me lever par exemple, ou en rêvassant au volant d’une voiture, entre concentration et relâchement passager, de répéter certains gestes que je croyais oubliés, effacés, disparus, mais que mon corps a enregistré durablement, et notamment le lancement de la balle pour le service ou le revers lifté en mode amorti. Je les rejoue mentalement, malgré moi, comme un poème ancien appris par cœur. Et je les répète plusieurs fois de suite comme si j’essayais de parfaire le geste, de l’améliorer, de retrouver dans cette répétition, la raison même de ces mouvements, leur origine.

Le couple se met à jouer une partie invisible, mimant les gestes de l’effort pour renvoyer la balle à son adversaire qu’il renvoie à son tour de l’autre côté, reprenant la balle au bond.

Tous les coups sont permis. Toutes les figures du tennis y passent. Ceux qui les accompagnent se sont agglutinés derrière le grillage du court de tennis et observent le match, le commentant avec force gestes, mais sans parler. Sans prononcer un mot. Tout en gestes. En signes. Droite, gauche pour souligner le jeu, le rendre visible.

Tu trouves le spectacle amusant, cela te change les idées finalement, te distrait. Tu souris même à la jeune femme qui vient ramasser la balle échouée dans l’angle du court où tu t’es installé pour les regarder jouer en silence. Elle se baisse et lorsqu’elle se redresse, croisant ton regard, te fixe un court instant, et tu lui souris. Ta main bouge presque malgré toi, on dirait que tu lui fais signe.



Dans Pierrot le fou de Jean-Luc Godard, le personnage de Ferdinand interprété par Jean-Paul Belmondo dit : « Y a dix minutes je voyais la mort partout, maintenant c’est le contraire. Regarde : la mer, les vagues, le ciel... Ah ! La vie est peut-être triste mais elle est toujours belle parce que je me sens libre. On peut faire ce qu’on veut. A droite, à gauche, à gauche, à droite. »

Entre les jardins des maisons de bord de mer, de nombreux terrains de tennis sont à l’abandon. La couleur du revêtement s’est ternie, noircie, de grandes herbes folles poussent sur les anciennes lignes de fond de cour. Les grillages sont rouillés, corrodés, distendus. Le filet a disparu depuis longtemps, tout comme les bancs des joueurs et la chaise de l’arbitre, il ne demeure que l’espace du terrain délimité par les grillages, les lignes dont il reste l’essentiel du tracé, le schéma initial.



La réalité et les apparences peuvent se confondre. Comme si tout ce que tu venais de vivre ne l’avait été que dans ton imagination.



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