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LIMINAIRE
Du don des nues : des Visages des Figures #20


Depuis l’enfance, j’aime les œillets et la peinture. Je suis née à Toulouse. Mon père était huissier et ma mère libraire. Quand elle se mettait en colère, elle criait après moi en espagnol. Mon enfance fut terne et sans relief. Dès que j’ai pu, je suis partie de chez mes parents. Je jouais du piano. Je suis gauchère. Visage ovale. Pas mariée, je ne crois que les hommes puissent être fidèles. J’ai trouvé l’adolescence passablement perturbante ; elle passa pourtant, comme passent toutes choses. Chaque chat a sa gouttière... J’aime les chiens mais pas les chats. La soupe espagnole est meilleure parce qu’elle est froide. Ah, si seulement on pouvait passer toutes ses journées sans rien faire. Quelle merveille ! Tous les politiques sont vendus, et la littérature, c’est de la blague. On prétend que si l’on croise son sosie dans la rue c’est qu’on risque de mourir. Un jour, j’ai cru voir mon double, mais ce n’était que le reflet de mon visage dans la vitre d’un café, ça faisait une différence !

J’ai toujours souhaité rencontrer un ami sincère, nous aurions jouer du piano ensemble, il aurait été ma main droite, il m’aurait aidé à m’installer. Au début c’était difficile. J’ai exercé différents métiers, j’ai trouvé du travail ici et là. Comédienne, ce n’est pas une vie ! Au départ, c’est même une provocation. Ma mère : tu n’oseras pas ! Je suis montée sur scène sans réfléchir comme on couche la première fois, parce qu’il faut bien commencer. Ensuite, j’y ai pris goût. Tous ces regards sur moi, mon corps, et l’écoute, et le temps suspendu. La poussière qui tourne en l’air dans les faisceaux lumineux des projecteurs. Tout le monde retient sa respiration, suspendu à mes lèvres, en attendant que je prononce la fin de sa phrase. Comme un œillet à sa boutonnière. J’aime les œillets. Mon père était un huissier intransigeant, qui portait des lunettes, et ma mère était une libraire qui n’avait jamais le temps de lire. Tout le temps en train de faire ses cartons, en perpétuel déménagement.

Elle inventait des histoires quand elle évoquait sa vie avant notre rencontre. Elle répétait son récit, en y ajoutant à chaque fois de nouveaux détails absurdes, mais qui à force, parce qu’elle se mettait à y croire, s’affirmant à travers eux plus qu’elle n’aurait pu le faire en les vivant, lui donnait un rôle à jouer. C’est vrai qu’elle aimait la peinture mais je ne l’avais jamais vue tenir un pinceau ni visiter une exposition. Ce qu’elle appréciait, c’était passer des heures à surveiller les peintures. Au début j’ai pensé que c’était un petit boulot comme un autre. Elle travaillait au Musée du Louvre. La pige était un prétexte. Elle observait les gens, parfois les peintures, selon la salle où, en fonction du planning, elle faisait acte de présence. Elle dévisageait les visiteurs toute la journée, regardant les œuvres à la hâte, en les photographiant sans même les voir parfois, remettant à plus tard cette confrontation. Et le soir c’était elle au théâtre qui se livrait à leurs regards.



But my face I don’t mind for I am behind it, et Pálida luz de la memoria. Deux séries artistiques de Pep Carrió.

Pâle lumière de la mémoire
Publié le 19 mai 2015
- Dans la rubrique ENTRE LES LIGNES
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