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LIMINAIRE
Du don des nues : des Visages des Figures #5


Ce texte a été écrit à partir de la série photographique d’Agathe Lippa : Ombres urbaines.

C’est comme cela que nous nous sommes rencontrés, dans ces circonstances précises, sur un quai de métro, je marchais derrière toi à quelques mètres en retrait, à bonne distance pour te voir et en même temps ne pas être visible, je n’étais pas sûr de t’avoir reconnue avec cette foule compacte, cette confusion, surpris de te trouver là après tout ce temps, cette étrange impression de te connaître depuis si longtemps, et la scène se répète aujourd’hui, troublante récidive, dans cette rue, un groupe marchant sur le trottoir juste devant moi, deux hommes, deux femmes, avançant d’un pas guilleret, enjoué, aveuglés par la lumière basse du soleil à cette heure hivernale. Je n’entends pas ce qu’ils se disent. Leur corps chaloupe, tangue, balance d’un côté, de l’autre, l’humeur amusée, chantante, amicale, je les suis à distance, m’abritant derrière eux pour me protéger du soleil et continuer à les voir. Leur silhouette se découpe en une bande de personnages semblable à celle d’un théâtre d’ombre.

Je n’avais aucune raison de suivre ces inconnus dans la rue. Mais j’ai tout de suite pensé à toi. Je n’imaginais pas que tu allais te retourner, comment aurais-je pu m’y préparer ? j’avais été surpris de te croiser, de parvenir à te suivre sans que tu t’en rendes compte, libre de t’y observer à ma guise sans risquer de me faire prendre, la filature nous installe malgré nous dans la position instable et pernicieuse du suspect aux intentions douteuses. Je ne pensais pas que tu te retournerais, peur qu’en faisant cela mon corps se transforme soudain en statue de sel : un, deux, trois, soleil. Et pourtant, changeant brusquement d’itinéraire, comprenant que tu faisais fausse route, dans la mauvaise direction, tu as rebroussé chemin. J’ai vu ton corps pivoter sur lui-même, trop tard pour réagir sans en révéler le calcul. La surprise devenant mon imprévisible alliée, j’ai continué à marcher, imperturbable, je ne pouvais plus hésiter, nous allions nous rencontrer et nos regards se sont croisés.

Quand on se promène en ville, on emprunte parfois des chemins de traverse, dans un quartier de Paris rêver à San Francisco, marcher dans Londres en suivant le plan du Caire, un immeuble de travers, un pavé disjoint, un visage disparu depuis longtemps. Il y a des zones de confluence, de rencontres imprévues. On n’est jamais seul dans sa tête. Tout s’y bouscule à la hâte, précipité d’images, lambeaux de pensée, expressions en vrac, bouts de phrases embrouillés en une polyphonie éclatée entremêlée de sons, de musiques, de chansons tronquées comme des souvenirs confus. Les mots rebondissent dans un jaillissement d’étincelles, tel un jouet mécanique soudain venu à la vie, cliquetant et tourbillonnant de bon sens. Le rythme et la mélodie en sont le plus souvent absents, au plus esquissés. Et pourtant elles se déroulent dans une solution de continuité. C’est comme raconter un film à un aveugle, commenter l’intrigue et l’image. Accélérer. Ralentir. S’extraire du silence, accomplir l’impossible.



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