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LIMINAIRE


Tu revois ce moine des ordres mendiants, qui ne voulait ni mourir ni vivre. La paix était sur son visage, débordant et excluant, insondablement, tous les attributs, toutes les voies...

Tu pressentais comme une rivière que descendraient des barques de grenat et de noir, des feux entre les rocs, saveur de pain, toucher de doigt, licorne, narval, obscène perle du médaillon, vertige qui t’accomplira, ô cela seul, ce tremblement qui ne vient pas des chairs, ce temps central, ce pilier resserré comme si tout, enfin, SAVAIT...

Ô vous qui ne serez un jour que ce que vous avez mimé !

Les morts, eux seuls... Oubli qui épie et éloigne, gommant éperdument les faces, les replis, les facéties que l’écho ne renvoie plus, l’ombre au mur couvert de chèvrefeuilles, brouillons de vie jetés en pâture aux fouineurs, aux somnambules, aux scribouillards, aux maîtres d’illusions...

Retour sans faille nous délivrant de l’hôte inhospitalier qui toujours nous précéda dans la demeure, désir incurvé en désir, comme le heurt dans l’opaque...

Ô gages, lissés par la mémoire, cousus par cette ombre...

De cette grève des chemins de fer naquirent d’étranges spectacles, comme cette montagne de roses immobiles sur une voie de garage que tu vis une nuit, marchant seul le long de ces rues sombres, sous la pluie crépitante qui débordait des lisières du monde...

La chose qui là s’accomplit, en toute présence et par défaut, au lieu où nous croyons séjourner, la perte intransitive qu’aucune durée ne recourbe...

Nous, nous attendons, de si longtemps, lui seul sait : l’évasion de tous liens, pressentant le chemin pierreux, qui écorche les pieds, qui lève à la liberté que rien n’entrave.

Le silence n’est pas le refus des paroles : muet seulement de leur atteinte, de leur entente...

Ils campaient sur le seuil, très loin, déjà penchés sur nous et nous regardant comme si nous étions une seule chose...

D’où te vient ce don d’ignorance qui ne t’apporte, sauf en s’y dérobant, ni vertige, ni désarroi, ni plénitude, ni impuissance ?

Tu es d’une génération éperdue, et tu ne te rejoins que lorsque tu assistes en compagnie aux solitudes de tes semblables...

N’est pas ainsi que vivent les Lointains ? Ignorés, comme étrangers à la lumière dont ils brillent, à l’acquiescement de l’oubli ?

Ô Prince des modifications, que ton propre nom offusque et radoucit, enfin traversant les gorges entravées sur ta mule aveugle...

Ne pas laisser nos traces rétrécir, la dispersion se joindre au monde, souveraine en nous, absente à elle-même...

Le secret, ni plus loin ni plus près, pèse bien moins que leur approche : à leur insu délivrée, allégée d’elle-même, reniée comme l’oubli, chemin de jour, cheminement de nuit...

Ô deuil des défaites, de ses jouets, espaces non frayés, multitudes, cela qui n’est pas pour qu’on y demeure...

Ne t’aguerrir qu’à tes reliefs, à tes ressacs, aux fruits fauves...

Tu n’aimes que ces choses que l’on comprend petit à petit, avec le temps, germe levant son masque dans l’obscur, chiffre constellé de clameurs, rafale clandestine vouant l’exorcisme aux mains qui tracent du dard les cernes magiques...

Rien n’est nommable. Nommer c’est blasphémer,et se perdre.

Ta parole nous brave et nous apaise, nous fait voir le monde comme elle voudrait qu’il fût, dépôt perdu qui n’en est pas fin, mais origine, pas l’objet à posséder, mais le sujet qui te possède...

Ce que vous vous obstinez à appeler « l’œuvre » n’est pas la réalité, encore moins son symbole, son inversion ou son< sens >. Connaître la chose ne suppose nullement d’y participer : nuit épanouie en chuchotements, recouvrant de sable le tabernacle, étrangère aux soifs aveugles, aux cages, aux aiguilles...

Enfants qui voguez sous le couteau qui alentour écarte et disperse, à quels jeux vous plier, quelle toison musquée saurait vous ceindre ? Pas un terrier, pas une semence, seuls les flancs humides des craies, ramasseurs d’épaves, huttes de bois sourds, eaux paisiblement corrompues... Qu’approche le feu de varech clouant l’oiseleur, oreille aux aguets, à l’aube de l’appel, au suaire séchant sur les pieux, aux fumées s’épanchent en gibier, collant les chasses au reflet des cordages, dénouant ton regard de faon rouillé, veiné de lierre, ganté d’obscur...

Regarder sans maudire l’improbable ligne où le ciel s’unit au flot, où la mer allonge sur elle les lentes langues de l’écume...

Proximité des mers, air révélé, lumière hardie, modelée à pleine pâte, caravelles, rois, moines, infants, guerriers, mendiants, marins, usuriers, astrologues, médecins, clercs, bâtards, marchands, infirmes, preux, fous, pêcheurs, armures, velours, reliques, dagues, frocs, pourpoints, gourdins, bréviaires, joyaux, étoiles, capes, épées, filets, perles, étuis, chasubles, cordes du marinier, sac du pèlerin, coquille du sanctuaire...

Peut-être s’escrime-t-on à abolir tout le passé pour effacer un seul VRAI souvenir...

Revoir avec d’autres visées l’espace griffé, ébouriffé, ces images déroutées, presque immobiles, d’où rien n’émerge, que rien ne croise...

Quand le soir tombe, il y a toujours quelques instants qui ne ressemblent à rien d’autre...

Glaise ressaisie, exaucée, monde que peuple cette progéniture circulant sous d’autres noms, tes rejetons ignorés... Être Dieu, oui, mais en civil, souriant dans tes moustaches postiches...

Nous l’aimions tant que ça, Glenda ?
Publié le 8 juin 2010
- Dans la rubrique ENTRE LES LIGNES
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