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Textes et photographies des participants à l’atelier (Séance n°3)

En mouvement

Les pavés font balloter la voiture, ses petits sursauts alors qu’elle accélère m’arrachent au sommeil. Sur la grande avenue, les balcons des immeubles haussmanniens défilent jusqu’au 1er feu rouge. Le silence de la nuit, un temps couvert par le ronronnement de la voiture, me maintient alerte. Deux phares apparaissent au loin, aucun piéton ne traverse. Le temps est figé jusqu’au top départ : je vois vert et je sens mon dos se coller contre le dossier du siège. Je vois surtout noir et blanc : la lueur des lampadaires cerne le temps de quelques secondes des îlots de trottoirs. Il n’y a personne dehors ; nous sommes deux enfermés dans l’habitacle pour encore 9 minutes, si j’en crois l’éblouissant écran du téléphone. Dans la courbe du 1er virage, la voiture quitte l’avenue, accélère et double : une masse noire est engloutie et on débouche sur porte de la Muette. A droite, le stade ; à gauche, le terre-plein avec sa statue ; devant nous, l’enchevêtrement des routes. Au moment de pénétrer dans la première allée du Bois de Boulogne, le conducteur braque le volant à gauche – j’abandonne avant de les distinguer réellement les formes qui s’esquissaient au bord de la route. Bientôt, ce sera l’été et bientôt à cet endroit, les philippins du quartier se donneront rendez-vous pour des pique-niques nocturnes. Pour l’instant, c’est désert et je m’endors. Fluide annonce le panneau, et on glisse vers la quatre voie et on s’insère, je me hisse à hauteur de la fenêtre : les jantes des berlines ne sont que des tourbillons hypnotiques. Mes paupières se ferment, avec en veilleuses la lumière jaune-orangée des tunnels. Une montée et nous voilà à l’arrêt. J’imagine Roland-Garros à droite, je ne le regarde pas. Dans le virage, la camionnette est à sa place, le foulard accroché au rétroviseur. Pourtant, je ne la vois pas. La voiture accélère et on entre dans la lumière. On est sur la grande avenue.

Antoine P.

En retard

Après un trop long sommeil, le train finit par s’ébrouer. « Je vais être en retard ». Lentement mais sûrement, la vie revient en lui. « Je ne peux pas être en retard ». Tandis qu’un souffle chaud le parcourt de part en part, la lumière se fait progressivement. « Pourquoi ces trains sont-ils toujours en retard ? ». Dans un grincement interminable, son squelette retrouve un peu de sa vigueur passée. « Allez mon vieux ». Alors, l’appareil entreprend de se mettre en marche. « Pas trop tôt ». Les premiers mètres semblent douloureux, comme si la machine n’avait pas encore retrouvé la force de s’entrainer elle-même. « Allez mon vieux ». Puis, l’élan aidant, la mécanique s’établit. « Donne tout ce que tu as ». Du pas, l’animal se met au trot, puis du trot au galop. « Oui, comme ça oui ». Chaque seconde a l’air plus rapide que celle qui la précède. « J’ai parlé trop vite ». Le vieillard du début est redevenu un vigoureux jeune homme. « Il faut que j’arrête de parler trop vite ». Bientôt, plus rien ne semble en mesure de venir s’opposer à l’avancée du monstre de métal. « Impressionnant ». Il est devenu invincible. « Stupéfiant ». Mieux, insensible. « Terrifiant ». La pluie tourbillonnante ricoche sur sa cuirasse. « Il va vite ». Les gravillons qui ont le malheur de se frotter à lui se retrouvent inévitablement expulsés sur le bas-côté. « Il va si vite ». Même le vent du Nord, d’habitude si ferme, fait demi-tour à son passage. « Pourquoi va-t-il si vite ? ». On dirait qu’un Moïse, resté en gare bâton en main, lui ouvre la voie. « Si ça continue comme ça, il ne va pas pouvoir s’arrêter à la gare ». Impérial, le convoi traverse les champs de blés et les jungles de béton, ne laissant derrière lui qu’un épais panache de fumée blanche. « Il ne s’est pas arrêté à la gare ». A l’intérieur, personne ne semble en mesure de dire quand le train s’arrêtera. « Je commence à avoir peur ». Ni même si il le pourra réellement. « J’ai peur ».

Aymeric D.

La routine nous rend myopes

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La routine nous rend myopes, Aymeric D.

Aymeric D.

Dans le bus

Le bus qui démarre. Mon corps comme propulsé. Soulagement. Juste s’assoir. Poser son sac. Fait noir. Enfin, bleu-gris plutôt. Ça descend. Rien. Des magasins fermés. Stop. Ça rentre, ça rentre… Une dame en face de moi. Manteau vert canard. Ah, cette couleur ! A chaque fois que je la vois j’ai envie de m’acheter quelque chose. Un manteau aujourd’hui… Mais bon pas les sous, pas le temps. Et si … Et si je faisais 5 babysitting avant les vacances … Cycliste qui nous double. Les maisons défilent. Et puis noir. Apaisement. Réveil en sursaut. Ça se remplit, ça se remplit… La boulangerie. Personne, mais des gâteaux qui ont l’air drôlement bons. Ce soir, je pourrai aller faire les courses après être aller chercher… Noir encore.. Réveil.. Un homme qui fait signe. Enlever mon sac. Un cahier, des signes. 5 minutes pour les déchiffrer : des maths. 7h45… Embouteillages… Je me dis que c’est vraiment la dernière fois que je prend le bus. Demain vélib ! Enfin bon, un mois s’est écoulé et je me dis ça tous les matins… Ouvertures des magasins. Du monde. Ça fourmille dehors. Vite, le bouton. Bonnet sur la tête. 1 seconde après, propulsée hors du bus.

Encore obligée. Courir. Chaque matin, c’est la même chose. Les minutes vont trop vites pour mon petit cerveau. Je suis toujours en retard. Et chaque fois, je ne sais pas pourquoi. Joues froides. Voitures. Arrêt obligatoire. Allez, allez,allez… Feu vert, partez. Une mamie, chevelure aussi blanche que les poils de son caniche, un couple, vite, je les évite. Le cinéma. Métro à ma droite. Odeurs de crêpes. Mais pas le temps. Lève ma montre. 1 min de retard. Redoublement d’efforts, peut y arriver. Être là dans 5 min. Rouge, je crois. Chaud. Arrive plus a respirer. Ralenti ! Respire.. Allez, allez, reprend ! Et le sol, un homme au bonnet jaune moutarde, et puis plus rien.

Camille-Ann L.

Dans le métro

Je me suis demandé où ça pouvait bien commencer, et j’ai décidé de donner deux tours de clé à la porte (quand on sort en dernier, c’est le principe), on prend à droite, une autre donne vers l’escalier – il est fixe – l’ascenseur, comme l’indique son nom, ne sert qu’à monter – c’est le principe – ça tourne pas mal, on ne va commencer à compter, on n’en finirait pas, ça tourne encore, puis encore, puis encore, là une autre porte (coupe-feu, à maintenir fermée – un groom s’en charge), puis une autre puis une autre encore (on ne va pas aller vérifier si un courrier est arrivé, on passe, on ignore, on avance, on sait où on va, le temps qu’on mettra, ce qu’on fera pendant ce temps-là, tout est réglé par l’habitude) puis une autre, puis une autre (on est vraiment bien gardés) puis à droite, trente à quarante mètres (on ne va commencer à compter, mais sans chiffre et sans nombre, on serait bien embêté) (encore que ça puisse se discuter – si je commence on n’en finira pas) à droite

monter la rue, bijoux, parrain, pain, traverser ici ou là, continuer encore boucherie Zorba puis traverser, prendre l’escalier (fixe) le plus proche de l’entrée pour ne pas se cogner des couloirs inutilement – par temps de pluie, ça peut se discuter, mais là, non, il ne fait pas si moche, ni si froid, c’est le début du printemps, ça va encore, on marche d’un pas gai et joyeux, on va gagner sa vie – droite, gauche, gauche encore carte orange (ça ne nomme plus comme ça) (mais à l’année pour éviter les attentes de début de mois) sonnerie, prendre à droite, si besoin la présenter au contrôleur – avoir envie de crier « contrôleur ! » en s’en allant et le faire au besoin – tout droit, plutôt chômeur que contrôleur ? ah bah… quel choix -, descendre l’escalier fixe, accéder au quai, stop ici parce la science de l’habitude indique qu’à l’arrivée, il faudra se diriger vers cette sortie-là, en queue de train, pour éviter l’affluence toujours importante le mardi – c’est jour de marché

ainsi que le vendredi– attendre un moment, se préparer à lire ou pas, tout dépend ( de quoi, c’est tout le problème, si c’en est un), arrive la rame en station

(et non en gare : le métro stationne mais ne se gare pas) peut-être tenter une image avec le téléphone qui sert d’appareil photo (on appelle cette engeance un smartphone, élégant ou intelligent plus son, quelque chose d’hybride, de plat, de brillant et de fragile et donc facilement cassable mais qui ne fait pas encore ni ouvre-boîte ni couteau à huîtres : opter alors pour le couteau suisse, qui n’a pas, certes, les mêmes usages) monter, ne pas chercher à s’asseoir (sauf à certains moments de haine noire pour le monde et ses affidés), attendre un moment, laisser divaguer le regard (c’est mâle ou femelle – le matin très tôt c’est plutôt mâle - pour une bonne moitié, ça consulte son smartphone – élégant ou intelligent - ça joue ça lit

ça dépend ça peut aussi parler fort dans le bigo mais là, on les agonit on siffle on tousse on fusille du regard enfin on n’aime pas : le (ou la) bigophonant.e (comme on dit maintenant) lui.elle (idem), s’en tamponne parfaitement et continue à parler avec sa mère sa femme son père son homme n’importe ça discute - un gros quart lit, le reste soit dort, soit patiente – on compte mais c’est juste pour donner une idée : mais des idées on en a, on n’a juste pas besoin qu’on nous en donne -, premier arrêt ouverture des portes montées descentes sonnerie fermeture puis le métro sort et domine les rues, un type passe et mendie « excusez-moi de vous déranger pendant votre trajet, je m’appelle Marcel… » on lui donne un sourire pas de pièce, côté gauche la station-service standard oil où le litre se négocie à un quarante-deux (ce qui fait monter le plein à cent euros quand même), puis la file d’attente pour cette institution où se pressent des malheureux qui attendent sous des couvertures dorées ou argentées, des jeunes gens, afghans syriens que sais-je qui fuient des pays en guerre, c’est ainsi qu’on les traite tu vois, terriblement navrant, on en voudrait au monde entier mais le train s’arrête, le monde ne monte guère, il repart, tourne autour de la rotonde, tourne à nouveau

et croise le faubourg, stoppe, on descend, tout de suite à droite – passage interdit : n’importe quoi – une volée de marche, droite gauche, une autre, un pallier, une autre (escalier fixe qui en longe un roulant) et ici en bas deux écoles : soit tout droit, soit à droite (aujourd’hui, il fait beau, on va tout droit - sinon

interminable couloir peuplé de publicités obscènes et souriantes et cons et gaies et si belles et désirables et attentives et charmantes, qui nous veulent tellement de bien, tu comprends puis gauche droite marches droite gauche gauche marches encore pallier marches à droite on est sur le quai qu’il faut arpenter – on va vers la tête - mais là non) tout droit (école deux) on sort par une porte automatique, au besoin laisser entrer qui veut, au bout du couloir un escalier mécanique (ou escalator, ou le contraire de fixe, c’est quoi, c’est mobile ? le jargon devrait le dire – roulant ?) qui transporte jusqu’à la rue (on stationne sur une marche, on s’économise, c’est l’âge sans doute, ou le temps qu’on maîtrise, ou l’envie de glander ou n’importe quoi d’autre), à droite, on traverse le boulevard et on marche, on passe devant une banque, on prend l’avenue, on traverse, à gauche une pizzeria clignote en rouge, tout droit pour chercher l’entrée du métro, cet immense bâtiment dans les bleus c’est la sécurité sociale, marches droite, couloir droite encore, carte sonnerie machin aux jambes portillon gauche droite, marches à descendre quai (raccord école une), métro à nouveau – on attend, on reste en tête, on attend, on monte même jeu -

une image ici d’une dame qui porte des brassées de buis, de cet homme barbu de blanc chapeau sur le crane au deuxième plan, ou pas d’image, non, laisser, prendre son livre dans le sac ou pas, non, laisser aller les pensées où elles veulent (les nombres, les chiffres, les marches, les carrés, les angles les roues les rails parallèles qui jamais ne se rejoignent, les cris des aiguillages et des freins, ceux des portes ouvertes les gens les milliers de gens qui vont viennent vaquent comme quiconque, cabas, à roulettes, sacs, à dos ou pas, des quidams, des unes-telles des pékins, casques aux oreilles et

tatouages colliers ou vestes de couleur chaussures de sport criardes manteaux noirs, barbalakon chemise cols ouverts cravates cheveux longs chignons, « vestes à carreaux ou bien smoking » (non, smoking, non, jamais – ou du moins jamais vu…) Jean-Roger Caussimon ou Catherine Sauvage, fredonner, voir sentir essayer d’entendre et de se souvenir des belles choses, avancer en âge, combattre l’ennui et la vacuité, adorer ne rien faire et détester la concurrence comme la performance mais s’apprêter à affronter le monde quand même, les collègues ou pas, les amis ou non - ici à l’arrivée on descend le plus souvent à gauche, c’est ainsi à la porte, c’est la porte ici - la volée de marches, puis à droite, on arrive une porte automatique (si quelqu’un ici, aussi, veut entrer par là, on pose le pied pour ouvrir on laisse passer, on se frôle on se dit merci de rien, à plus), on sort, à droite

l’escalier qui roule encore, qui monte parfois il crie, à gauche encore à droite c’est le tram la porte le périphérique les voies qui vont à l’est, on arrive presque, à gauche, on ouvre le sac on cherche le badge qu’on mis a là hier soir, entouré de son cordon rouge, on le présente au lecteur qui déclenche l’ouverture automatique et électrique de la porte d’entrée « entrée du personnel » un groom la referme derrière soi, on entre on est arrivé, bonjour si on ne connaît pas, salut on serre une main, on plaisante si on connaît mieux, on est là, on entre la deuxième porte qui s’ouvre seule automatiquement qui roule et puis et puis et puis

PCH

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Budapest, novembre 2017, Photographie Sixtine L.

Les mardis, les histoires. Même rythme. Même stress. L’amphithéâtre Émile Boutmy attend de pied ferme. Départ du bus dans quatre minutes. Température corporelle en hausse de plusieurs degrés ; emparée d’une chaleur étouffante en quelques instants ; clés introuvables. Porte qui claque. Déboule dans les escaliers. Saute les dernières marches des paliers. Sprint. Cent mètre et le monstre à quatre roues ronronne, prêt à larguer les amarres. Bruit musical des portes qui s’ouvrent. Départ. Étouffée. Mouvement brusque de la première accélération. Un peu plus et j’étais étalée parterre. L’écharpe en laine et les couches de vêtements m’emprisonnent. Secondes furtives nécessaires dévêtir l’être trop couvert. A la recherche du ticket. Je sais qu’il est là. J’étais pourtant certaine de l’avoir. Personnes derrière râlent ; gouttes de sueur qui perlent sur le front. Enfin, sensation du papier cartonné. Sourire. Debout, tête soutenue par une vitre. Places assises toutes occupées. Je reconnais vaguement des visages, sans mettre de noms ni aucune autre forme d’humanité sur aucun d’eux. Ce sont mes amis du bus. Jeu de regards. Sourires absents. Je ne leurs souris pas mais l’expression croisée de nos pupilles exprime une salutation réciproque qui nous est à tous suffisante. Contraste de température. Intérieur surchauffé de l’engin conjugué au froid strident de l’hiver. Fenêtres embuées. Quelques points repères. Paysage qui défile lentement. Mes mains jouent les essuie-glace. Permet de me renseigner sur l’avancée du trajet. Un feu, une station de métro, une boutique. Je ne pense à rien ; mon cerveau est en veille mais reste inconsciemment aux aguets de l’arrivée prochaine. Ma vision qui ne me fait jamais défaut semble elle aussi se donner du répit. Sèvre Babylone. Je descends.

Sixtine L.

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Budapest, novembre 2017, Photographie Sixtine L.

Fin de journée

Fin de journée, je la quitte, monte dans la voiture. A peine installé, la silhouette des
barres d’immeubles s’efface doucement dans le rétroviseur puis disparaît. Seul. Seul
et maître de la danse. Plénitude pour contempler le paysage qui se dérobe. Haie
d’honneur des arbres orangés, graffiti de piètre qualité… Le soleil couchant
m’éblouit. 1 seconde de hasard et d’adrénaline plus tard, reprise du contrôle.
Inarrêtable. Jouir du regard envieux des malheureux qui attendent le tramway,
narguer d’une pointe de vitesse un courageux sur son vélo et... Feu rouge. Rejoint
par le cycliste, l’ignorer pour ne pas attiser sa fierté.

C’est reparti, plus vite, comme pour prouver quelque chose. Défilé des maisons les
unes après les autres, sans âmes, d’un blanc blanchâtre. Accélérer, même devant
l’hôpital, ne pas ralentir, ignorer pour une fois les slogans médiocres.
Quitter sa douceur pour retrouver l’aridité de mon foyer.

Ne prêtant plus attention à rien ; tout prendre désormais un nouveau sens. Les
premiers phares… Lumières à priori insignifiante mais qui hurlent « Ta journée est
déjà finie, et tu n’as rien fait ! » Tristesse et fatigue, s’accrocher à la mélancolie
rougeâtre de la boulangerie. Ralentir. Prêter attention aux conducteurs, tomber
furtivement amoureux d’une conductrice inconnue, sourire –pour la première- à cette
dame qui – tous les soirs – perchée sur son balcon, regarde les voitures passer. Où
vont tous ces gens ? Pourquoi les pressés sont-ils pressés ? Les prudents prudents
 ?

L’arrivée est proche. Elle me manque déjà.

Dernière ligne droite. Deux forêts. Vent sur mon visage pour dire, j’y étais. Le décor
ralentit. Arrivé.

Je ne suis plus seul, vivement demain.

Nathan G.

150, 160, 170, 180… compteur dévié, secondes stabilisées, vues troublées, ma tête commence à tourner. On continue ? Mouvement de tête du haut vers le bas, du bas vers haut. Raideur dans la nuque, le casque cogne, mes yeux piquent. Resserrant mes bras autour de sa taille, ma tête sur son dos, le flou m’entoure et me submerge. Vacances, je rentre à la maison. Les couleurs se décolorent, les formes se déforment. Ocre, vert, bleu, blanc, images concrètes, nuances abstraites. Je connais la route quotidienne école — maison — maison — école. Des arbres effacés, quelques brins d’herbes insignifiants, une ou deux tâches de rouge dans les champs : lucidité ou illusion. L’atmosphère est pesante, la perspective est mensonge. Doute. Incompréhension. Mon esprit s’embrouille. Les roues creuse la terre, la terre échauffe les roues. On est presque arrivé. Enfin je crois, je ne suis plus sûre. Suis-je devenue folle ? Sensation de fourmillement, mon corps ne fait qu’anticiper mes réponses…

Laura L.

Ligne L.

Le plus étonnant lorsque l’on prend la Ligne L c’est l’impression qui nous envahit de perdre son temps tout en perdant le fil du temps. Le trajet en tant que tel ne présente qu’un intérêt très limité, il est uniquement pratique et utilitaire, personne ne prend les transports en commun pour le plaisir et je ne déroge pas à la règle. Curieusement, le manque total d’intérêt du trajet nous conduit à se détacher du monde extérieur jusqu’à ce que le nom de notre arrêt ne retentisse, comme l’acte final d’un ballet bien huilé. Perdus dans leurs pensées, enfoncés dans la monotonie du train et accessoirement dans celle du quotidien, les passagers perdent le fil du temps et se font l’espace d’un moment interprètes anonymes d’un ballet quotidien.

Pour moi, c’est toujours les mêmes paysages. L’obscurité du tunnel. L’étrange sensation de vitesse lors d’un virage. Le gris sale des bâtiments qui se succèdent. Tout cela est bientôt avalé par la vitesse. Comme les actes d’une pièce de théâtre, qui se suivent et ne se ressemblent pas. Mais je finis par ne plus les remarquer. Mon cerveau habitué au voyage voit seulement s’enchainer une suite de tableaux. Ils ont toujours le même ordre d’entrée en scène. Dans un sens comme dans l’autre. Emporté par les dégradés ils aboutissent sur le tableau final. Le tableau de l’arrivée. Les portes s’ouvrent, le décor est planté. Je descends. Le signal sonore retentit. Les portes se ferment. Il me faudra attendre demain matin pour recommencer cette étrange chorégraphie dont le décor ne change jamais.

Dans le train, je fais malgré moi l’expérience d’un temps de latence dans ma journée. Comme une didascalie que le comédien est forcé de suivre avant d’entrer sur scène. Temps salutaire béni ou temps de latence maudit tout dépend dans mon état d’esprit.

Jean de La S.


LIMINAIRE le 18/06/2018 : un site composé, rédigé et publié par Pierre Ménard avec SPIP depuis 2004. Dépôt légal BNF : ISSN 2267-1153
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