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Du don des nues : des Visages des Figures #21


Dans la rue, elle notait les bribes de phrases qu’elle saisissait sur le vif, un travail de capture ressemblant selon elle à mon activité photographique. Je suis très touché par ton côté rebelle, animal blessé. Elle répétait ses phrases inlassablement comme son travail d’actrice le lui avait appris à le faire, jusqu’à ce qu’elles se transforment en une ligne mélodique dont la musique la berçait, pour lui permettre de les mémoriser, les connaître par cœur, et pouvoir les restituer dans leur jus, comme elle les avait entendues, parfois plusieurs heures après. Le seul problème, c’est le regard des autres, et en particulier celui de ma mère. Elle disait que cela nourrissait son travail d’actrice. Des phrases aux formes variées. Quand on aime manger, quand on a besoin de manger, on ne peut pas vivre dans la frustration permanente. C’est ce que j’essaye d’enseigner à ma fille qui est mince comme un fil. Leur drôlerie la ravissait : Ma sexualité a totalement basculé grâce à mes nouveaux seins.

Certaines personnes aiment raconter des histoires drôles dans les repas de famille ou les réunions entre amis. La nuit, personne ne me demande rien. Je mets un disque de Nat King Cole. Je me sens en possession de tous mes moyens. Elle récitait ces phrases sans prévenir, sans les situer dans leur contexte ou chercher à en comprendre leur sens. Ce qui l’attirait c’était leur rythme, leur musicalité. Quand elle le faisait aux côtés de personnes qui ne la connaissaient pas, elles s’étonnaient de l’entendre prononcer pareilles inepties. Très vite, j’ai senti que nous étions faîtes du même tissu, que nous avions une affinité d’âme. Je la laissais faire, elle s’en amusait parfois à mes dépens. Dès qu’il avait la tête ailleurs, je lui prêtais de la nostalgie. Un jour elle a dit : Je jouais un personnage comme le fait une actrice. Nos regards se sont croisés, je lui ai souris avec un léger temps de suspens sans savoir d’où venait cette remarque, s’il s’agissait d’un aveu ou d’une phrase apprise.

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Les pissenlits d’Edmond Couchot et Michel Bret

Avec des moyens apparemment modestes, une œuvre comme Les pissenlits d’Edmond Couchot et Michel Bret ravive la douceur poétique des gestes de l’enfance, des promenades à la campagne, la magie de l’éparpillement des graines du pissenlit sous l’effet du souffle, sa légèreté face au vent. Fines lignes blanches sur un fond noir, semblables aux dessins et gravures anciennes réinventées par le numérique. Dans cette œuvre interactive, le souffle que l’utilisateur envoie sur le micro déclenche doucement l’envol des graines des ombelles de pissenlit, éparpillées sur l’écran, les graines se détachent, s’envolent et retombent lentement. De nouvelles ombelles se reforment, prêtes à subir le souffle d’une nouvelle interaction. Chacun effeuille les sphères étoilées à sa manière, rapidement ou lentement, cherchant le rêve ou l’efficacité. Dans la remémoration d’un geste connu de tous. La condition éphémère du monde végétal est alors suspendue, la beauté, jusque-là passagère, est sans cesse renouvelée.

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Des fleurs, création de portraits en forme de mosaïques créée par Reynald Drouhin

Dans un monde largement considéré comme artificiel, les fleurs, et plus généralement les plantes et par extension la nature, sont dans notre esprit le dernier vestige d’une présence de la nature. Nos paysages naturels sont en effet le plus souvent des constructions culturelles. Un tapis de fleurs projeté au sol, devenant visages sous les pas des visiteurs. Je t’aime, un peu, beaucoup. La multiplicité des fleurs, leurs variations infinies, formes et couleurs, leurs odeurs. Symbole d’une nature idéalisée parce qu’inaccessible. Passionnément, à la folie. À partir du mot-clef fleur sur Internet, un système génératif couplé à une base de données contenant sons, mots, images, forme ces portraits à base d’images de fleurs. Une interactivité simple pour un processus et un propos complexe. À la folie, acarien, accouple, actualise, adore, agite, agonie, aime, allume anus. Les sons associés à l’installation mêlent le monde des humains à celui des fleurs et d’insectes dont on entend le bruissement.

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Ce geste, même détourné de son usage initial, est tout de suite identifiable dans sa répétition, il faut dire qu’il est ancien, familier, tourner rapidement les pages d’un livre, d’une revue, même si avec le numérique et les tablettes tactiles il atteint une autre dimension. La violence du détournement est hypnotique, dévoiement visuel d’une œuvre Pop Art, en référence aux couples américains stéréotypés peints par Roy Lichtenstein, pour dénoncer le machisme de l’époque (toujours d’actualité). Le doigt de l’homme n’essuie plus la larme de sa compagne qui pleure à cause de lui, mais fait glisser son visage qui disparaît comme un masque [1], laissant place à un autre visage, le même, celui d’une femme suppliante, à la merci de cet homme auquel elle obéit au doigt et à l’œil. Il cherche une femme comme un produit en feuilletant les pages d’un catalogue, pas celle là, non, pas elle, elle non plus, non. Il cherche une autre femme en toi, mais c’est toujours la même qu’il y trouve, inexorablement.

L’expression conter fleurette viendrait du verbe fleuretter qui, au XVIe siècle, signifiait dire des balivernes, et le terme fleurettes qui désignait des bagatelles. A moins que ce soit parce qu’on avait, à l’époque, l’habitude d’écrire les billets doux sur du papier où de petites fleurs étaient peintes ou découpées. On aurait d’abord dit écrire, envoyer des florettes et ensuite conter des florettes ou fleurettes, c’est-à-dire conter des propos doux semblables à ceux qu’on écrivait. Flirter ? Chercher à séduire quelqu’un ? Mais dans cette expression, j’entends également compter : un peu, beaucoup... Effeuiller la marguerite. Un jeu censé refléter les sentiments de l’être aimé. La personne qui y joue associe chaque partie de la ritournelle : « elle m’aime, un peu, beaucoup, passionnément, à la folie, pas du tout » à un des pétales d’une marguerite, et ôte ce pétale. La partie de la phrase associée au dernier pétale est censée refléter les sentiments de la personne à qui elle s’adresse.

[1] Je me souviens que l’acteur Martin Landau interprétait le personnage d’un agent secret, roi du déguisement, Rollin Hand : L’homme aux cent mille visages, dans la série Mission Impossible, et qu’à la même époque un jouet faisait fureur, Big Jim Super Agent Secret, qui pouvait changer de visage, en faisant tourner son bras.



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