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Du don des nues : des Visages des Figures #2


« On n’osait pas, au début de la photographie, regarder trop longtemps les visages des personnes fixés sur la plaque. On croyait que ces visages étaient eux-mêmes capables de nous voir » écrit Walter Benjamin. L’image, la vie. Le parallèle entre les deux. Face à nous-mêmes. Que valent nos souvenirs ? que valons-nous ? s’ils s’effacent et disparaissent ? qui suis-je et quel portrait puis-je donner de moi ? Dans le temps, dans la durée. Disparition, apparition. Dialogue colorée entre ces morceaux de papier assemblés, où aucun détail n’est inutile, dans la sédimentation de tous ces lambeaux de photographies, découpés puis recomposés. Visage qui s’invente démultiplié, versatile. Le mariage miraculeux du tressage de portraits en fines lanières. Dématérialisation de l’image photographique qui fait trébucher notre regard, interpelle notre sensibilité, met en rapport de façon poétique et métaphorique le parcours personnel du modèle, de son vécu et des différents états de matérialité de l’image.

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Oscar Muñoz, El juego de las probabilidades, Le Jeu des probabilités, 2007. 12 photographies en couleurs, 47 x 40 cm chaque avec cadre.

Le portrait-robot, outil d’enquête en police judiciaire, vise à faire le portrait le plus ressemblant possible du visage d’un criminel inconnu. La photo d’identité rejoint de plus en plus ce type de photographie, une vue de face et une vue de côté, portrait photographique pris après l’arrestation d’une personne. On ne doit plus sourire sur les photos d’identité sous peine de rejet de la demande de carte d’identité ou de passeport. On était tellement habitués à sourire devant l’objectif. Entre les notions de découpe, couleur, figure, modèle, pas le fil d’une relation linéaire, mais une constante interaction en forme de tissage ou de tressage. Une trame aléatoire de lignes qui prolonge l’image d’un visage aux traits chaotiques. Un outil pour complexifier le plan de l’image, pour lui donner de la profondeur, en faire déjà une peau à plusieurs épaisseurs superposées. Présence de visages et de figures non immédiatement identifiables formant portrait au plus près du photographe. Une identité.

Quelle image ai-je de moi-même, quand je m’approche du miroir, ce n’est jamais moi que j’y retrouve, je ne reconnais pas, qui est cet homme qui me regarde et me souris ? Cet inconnu qui me dévisage et imite chacun de mes gestes, les reproduisant à l’identique. Je ne me ressemble pas. Je suis plusieurs en un. Multiple et instable. Imprévisible et changeant. Un tout, ça ferait un joli titre. [1] Je me reconnais dans celui que j’ai été, celui que je deviens, celui que je souhaitais être, celui que je paraissais être, celui que je n’imaginais pas, celui que je ne voulais pas voir, celui que je dissimulais, celui que les autres attendaient, celui que j’espérais, celui que j’inventais, celui que j’ai tué, celui que j’ai oublié, celui que tu aimais, celui que je détestais, celui que j’ai perdu, celui qui me ressemble, celui qui ne me parle jamais, celui qui m’indiffère, celui que j’espère, celui auquel je rêve, celui que je quitte et retrouve.

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Dans Truman Show, le film de Peter Weir, Truman Burbank veut retrouver une fille, Sylvia, dont le regard l’a envoûté dans sa jeunesse.

Les visages des personnes que l’on n’a pas vues depuis longtemps disparaissent peu à peu de notre mémoire, entendre dans une conversation anodine le prénom d’une personne aimée jadis nous rappelle son souvenir lointain, sans parvenir pour autant à raviver en nous son image avec précision. Les traits de son visage, la forme et la couleur de ses yeux, de ses cheveux, la courbe de son menton, de son front, le grain de sa peau, le dessin de ses oreilles, de son nez. Plus aucun souvenir. Comment peut-on oublier la femme qu’on a aimée ? Peut-on vraiment ne plus s’en souvenir ? L’image de son visage est simplement enfouie au plus profond de notre esprit. Pour parvenir à en raviver le souvenir, il faut patiemment dresser un portrait composite, comme cet homme qui pour obtenir une image de la femme dont il rêvait, en a fabriqué un portrait hybride avec les yeux et la bouche d’une femme trouvés dans les pages arrachées d’un magazine féminin, le nez et les cheveux provenant de livres de peinture.



Le montage du film Trotteuses reprend le principe du tressage qui fonde le travail de François Rouan, ancien pensionnaire de la villa Médicis à Rome, exposé au Centre Pompidou ou au Sezon museum of art à Tokyo et installé à Laversine dans l’Oise. Les images, noir et blanc, ou couleurs, fixes ou en mouvement, forment une multitude de petits rectangles « qui forment une grille géométrique pour une forme d’autoportrait ».



Rencontre avec l’artiste Oscar Muñoz dans le cadre de son exposition Jeu de Paume.

[1] La solitude m’est lien en tresse, http://pourquoilimparfait.wordpress...



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