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LIMINAIRE
Créer c’est aussi donner une forme à son destin


Un oiseau est entré par accident dans ta chambre. Un pigeon. Il faisait chaud, tu avais laissé les fenêtres de ton appartement grandes ouvertes, pour faire entrer un peu de la fraîcheur de l’air du jour déclinant. L’animal s’est cogné violemment contre le mur opposé, battant des ailes, affolé, en perte de repère comme de vitesse, puis il s’est posé en catastrophe sur ton bureau. Là, il n’a plus bougé, ne voulait pas sortir. Tu es restée affolée de très longues minutes avant de pouvoir attraper le téléphone, tétanisée, pour finir par me joindre, et m’appeler au secours. J’ai traversé Paris au plus vite. C’était la première fois que tu m’invitais chez toi, il a fallu que tu m’indiques l’itinéraire à distance, que tu m’expliques le chemin à suivre pour venir jusqu’à chez toi, sur l’île Saint-Louis, pour monter les cinq étages de ton immeuble et te retrouver. Tu étais cloîtrée dans la pièce principale, incapable d’entrer dans la chambre, depuis que le pigeon s’était introduit à l’intérieur.

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Storyboard du film Les Oiseaux (The Birds), d’Alfred Hitchcock (1963)

Un grand bruit se fait entendre, sans que tu saches d’où cela provient, mais c’est assez fort pour que tu penses qu’un objet plutôt lourd vient de tomber d’une armoire ou d’une étagère, un livre mal rangé, bancal, une pile de documents qui tombent par terre. Tu vérifies en faisant le tour de ton appartement, c’est vite fait il n’est pas si grand, rien au sol ni dans ton armoire, le bruit était étouffé, sans doute est-ce arrivé chez un de tes voisins. Tu reviens à table pour finir ton repas. Une fois terminé, tu débarrasses à la hâte. En entrant dans ta chambre pour prendre un livre dans ta bibliothèque, tu entends un nouveau bruit, t’immobilises pour tenter de deviner sa provenance, observes la pièce scrupuleusement, lorsque tu le vois enfin, il est derrière une pile de dossiers, sur ta table de travail, caché par la plante verte que tu as disposée à cet endroit pour sa proximité avec la lumière de la fenêtre. Un pigeon est entré chez toi. L’impression qu’il te regarde, qu’il t’observe.

Pourquoi l’oiseau qui à la base n’inspire aucune peur parvient-il tout de même à nous effrayer ? Il ne s’agit pourtant ni d’aigles ni de vautours mais d’un pigeon. On peut ne pas en apprécier la compagnie, mais qui a peur d’un pigeon ? Une nuée de moineaux qui envahit la salle de séjour par la cheminée, attaque sauvagement les personnages du film d’Alfred Hitchcock. Nous avons coutume de voir dans le vol des oiseaux l’expression du destin au point que l’auspice y lise le devenir des hommes. Comment savoir ce qu’est la peur aussi longtemps qu’on n’a pas attrapé un oiseau entre ses doigts, et sentis son cœur battre à rompre sa carcasse fragile ? Les oiseaux resteront toujours une menace malgré tout. Et c’est quand on se croit en sécurité qu’on est le moins protégé, en danger. Inutile de convoquer la psychanalyse pour appréhender la peur des oiseaux : peur de l’ancêtre, peur de l’origine, peur des ténèbres, peur de ce que l’on ne comprend pas. Ce qui n’est pas expliqué n’est jamais résolu.

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Quand j’entre dans la chambre, je ne vois pas tout de suite le pigeon, j’espère un instant qu’il est reparti, pas le moindre indice d’une présence animale, aucun volatile, du coup je n’arrive pas à regarder ta chambre, comme je le souhaitais depuis notre rencontre, je ne vois pas l’ordonnancement précis de la pièce que j’inspecte pour retrouver l’oiseau caché, comme ces jeux des sept erreurs de notre enfance où nous devions dénicher les différences entre deux dessins, ni le pigeon que je suis censé chasser. Comment faire fuir l’invisible ? Effacer ce qui ne se donne pas à voir ? L’oiseau bouge enfin. Pour le faire sortir il faut que je l’attrape, car il ne parvient pas à s’envoler seul. Il se heurte à la fenêtre et retombe inexorablement au sol, terrifié par ma présence. Je finis par l’attraper par la queue, et le lance en direction de la fenêtre ouverte à travers laquelle il finit par s’envoler. Le bruit de ses ailes claquent dans l’air laissant quelques plumes grises dans son sillage.

La plupart des gens s’imaginent que je ne m’intéresse pas à eux parce que je ne les reconnais pas, que j’invente ce stratagème parce qu’ils m’indiffèrent. Le cerveau a cette exceptionnelle capacité à reconnaître un visage familier en moins d’une seconde, alors qu’il en a croisé des milliers, tous dotés d’un nez, de deux yeux et d’une bouche à peu près placés aux mêmes endroits. C’est une question de prototypie, l’écart moyen entre les yeux à la taille de l’œil. La prosopagnosie est ce défaut de la région occipito-temporale droite de mon cerveau, qui m’empêche de reconnaître aisément le visage de ceux que je croise dans la rue. [1] Pour tenter de m’en sortir, ne pas me faire remarquer, je déploie des stratégies compensatoires en me concentrant notamment sur les moindres détails. La silhouette des passants, leur démarche, leur parfum quand je m’en approche assez, leurs bijoux s’ils sont assez voyants, clinquants, leur coupe de cheveux, les couleurs de leurs habits, leurs animaux de compagnie.

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Radioactive Cats, photographie de Sandy Skoglund

Tu me racontes ce rêve : Je suis à tes côtés dans le canapé de ton salon, nous discutons avec des amis venus te rendre visite avec leur fille, lorsque tu aperçois un petit chat qui entre dans la pièce, en sortant la tête puis l’ensemble de son frêle corps, à travers une brèche présente dans le mur, au niveau du sol. Il se glisse jusqu’à toi, mais tu fais semblant de ne pas le voir, je suis allergique aux poils de chat et n’apprécie guère leur compagnie. Tu espères qu’il va discrètement sortir de la pièce sans que je le vois. Mais un deuxième chaton entre à son tour et traverse la pièce avec sa démarche adorable, précises-tu. D’autres sortent encore, un, deux, trois, et cinq, et puis dix, plus rien ne peux plus les arrêter. Je viens de remarquer leur manège. La fillette se lève en silence, elle attrape chaque nouveau chat pour le faire sortir de la pièce, et l’enlever à ma vue avec ta complicité, soulagée de les voir s’éloigner même si d’autres ne cessent d’arriver et d’envahir la pièce.

Je n’arrive pas à raconter d’histoires. L’écriture narrative de fiction est trop complexe pour moi. Créer des personnages, leur inventer un passé, avec leur identité, leur nom, leur âge, leur sexe, leur origine sociale, que cela prenne la forme du portrait ou d’informations disséminées tout au long du récit, je n’y parviens pas, cela me lasse très vite. Quand je lis des livres, c’est différent, je me laisse porter. Les histoires de familles par contre je décroche très vite. L’impression qu’on s’y berce d’illusions, à la recherche d’un récit dans lequel trouver sa place, tissant un trait d’union entre des éléments jusque-là disparates, et dans une certaine mesure, donnant un sens à son existence. Enfant j’écoutais les récits de mes parents qui me fascinaient, puis ils se sont raréfiés jusqu’à s’effacer tout à fait. Savoir d’où l’on vient s’écrit au présent. Comment écrire ce qu’on n’a pas vécu, ce qui nous manque ? « Créer, écrit Albert Camus, c’est aussi donner une forme à son destin ». [2]

[1] « La ville est un fourmillement qui évacue les visages et laisse au premier plan briller tous les signes. » Tumulte, François Bon

[2] Le Mythe de Sisyphe, Albert Camus

L’inquiétante étrangeté
Publié le 12 juillet 2015
- Dans la rubrique ENTRE LES LIGNES
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