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Voir se lever le monde dans le jour du langage


C’est comme, minuscule à peine, une effervescence

avec les mêmes images, leur même lumière,

le chêne, son tronc obscur, le chat sur la fenêtre,

le silence soudain de l’heure, on ne sait plus trop

pourquoi maintenant, plutôt que demain ou qu’hier,

pourquoi ici, mais ici, maintenant, c’est partout,

c’est le monde qu’on n’entend que quand il se retire

comme une vague, et qu’il n’en reste que juste un souffle

dont on ignore s’il vient de dedans, de dehors,

on regarde ce qui dans la vue ne cesse de

se retirer, on guette un visage sans visage

qu’on voudrait reconnaître, un espace qui s’entr’ouvre,

on y entre sans y entrer parce qu’on est là,

toujours, dans la clarté grise un peu d’un jour quelconque

à se demander pourquoi comme ça sans crier gare,

ce mouvement venu sans les mots et avec eux

et comment comprendre le jour qui vient et qui va,

cette solitude au milieu des corps, ce silence

qui s’installe dans les paroles, on ne l’entend pas

on le sent comme de l’air dans les mots, une sorte

de vertige bref avec, instantané, le clair

d’un vide où l’on se perd, on dit mais où en étais-je

qu’est ce que je disais, autour rien n’a changé, les bouches

ont des visages vivants, les bruits sont revenus

avec un triangle de soleil contre le mur,

c’est l’après-midi qui s’installe, une cloche sonne,

il est deux heures, des voix parlent, on reste à attendre

sans savoir quoi, comme un vide si ténu

qu’il s’évapore avant qu’on y tombe, on ne sait plus

ce qu’on cherchait, on écoute, ce sont d’autres bruits

on les reconnait, bouteilles, toux, parquet qui grince

mais c’est comme s’ils arrivaient d’ailleurs, de très loin,

si on les entendait sous un bruit léger de source

tenace aussi, une sorte de balbutiement

venu, air et eau mêlés, de lèvres entr’ouvertes,

qui appelle ou se tait c’est pareil, qu’on sent dans la

bouche quand on parle, sous les doigts quand on écrit,

on n’entend rien, on ne voit rien, mais c’est quelque chose

qui pousse ou qui entraîne, c’est un fleuve invisible,

alors on suit, on glisse, on s’en va, on s’éparpille

dans le remuement sans fin où les jours et les nuits

se succèdent, se confondent avec tous les visages

qui n’en sont qu’un, toutes les langues, les paysages,

des mains cherchent des mains, des corps dérivent,

tournoient, on est dans une chambre et c’est un monde, il y

a comme une seule écume de douleur, un soleil

de mouches et de sable, une nuit traversée d’éclairs,

celui qui court ne sait plus s’il a gardé ses jambes,

on est comme si on n’était plus que trop de sang

par terre, trop de poussière, des moteurs, des cris

enfoncés, dans les murs, on se perd dans des couloirs,

dans des caves qui n’ont pas de fin, on ne sait plus

comment ni pourquoi on est là, on voudrait sortir

mais dehors s’effondre, alors on s’enfonce, on traverse

des étendues où l’unique futur est le cœur

qui bat comme un appel auquel on voudrait répondre

et c’est pourquoi on marche, même si à chaque pas

rien ne bouge que le corps obstiné poursuivant

l’ombre qu’il n’a pas, on voudrait pouvoir s’arrêter,

regarder simplement l’aube qui vient, poser la

main sur la pierre froide, saluer la lumière,

dire les premiers mots, écouter le crissement

du sable, le feu de l’air, le bruissement de l’eau,

la rumeur des choses qui commencent mais le jour

est déjà le soir, on n’a rien pu saisir, on reste

vacant à regarder ses mains dans l’éclat des lampes

ou sur la vitre l’attente du visage noir,

on se perd, on se retrouve, il y a des silences

remplis de voix, des matins tombés comme des soirs,

plus on avance et moins on sait, on cherche demain

entre les mots qui disent hier, ce qu’on a gagné

on l’a perdu, comparé à ce qu’on a été

on n’est rien, disait-il, mais c’est un rien qui insiste,

on guette entre les signes du corps l’imperceptible

grignotement tandis que sur la fenêtre brille

une sorte de splendeur, on voudrait y entrer,

être le courant et à la fois se voir couler,

on cherche, les choses semblent n’avoir pas bougé

mais quand on veut les prendre, les toucher, simplement,

c’est comme si elles reculaient et s’effaçaient

ne laissant sur les doigts qu’un peu de poussière à peine,

quelque chose qui peut-être ressemble à l’oubli,

et c’est dans cet oubli qu’on ne cesse d’avancer,

au moment où l’on croit ne plus rien tenir, c’est là,

un éblouissement minuscule, on est perdu.


Jacques Ancet, L’identité obscure, Chant 1.

Éditions Lettres vives, 2009.


Sans doute l’un des poètes dont je me sens le plus proche. Jacques Ancet s’est vu décerner le prix Apollinaire pour son livre L’identité obscure (Lettres Vives, coll. Terre de poésie).

En profiter pour découvrir l’atelier d’écriture que j’ai mis en place autour de son magnifique ouvrage Vingt-quatre heures l’été, paru en 2000 aux éditions Lettres Vives.

Jacques Ancet est né à Lyon en 1942. Lecteur de français à l’Université de Séville puis longtemps professeur d’espagnol en classes préparatoires aux grandes écoles, il a animé dans les années 70 ateliers d’écriture et spectacles d’initiation à la poésie contemporaine par le texte et la chanson, puis organisé, dans les années 80, des lectures-rencontres au Centre Culturel d’Annecy. Il vit et travaille près d’Annecy. Prix Nelly Sachs 1992 et Prix Rhône Alpes du Livre 1994.

Outre un cycle de poèmes romanesques : L’Incessant (Flammarion, 1979), La Mémoire des visages, (Flammarion, 1983), Le Silence des chiens (Ubacs, 1990) et La Tendresse (Mont Analogue, 1997), il a publié une quinzaine de livres de poèmes dont, dernièrement, Le bruit du monde (Paroles d’Aube, 1993), La chambre vide (Lettres Vives, 1995), A Schubert et autres élégies (Paroles d’Aube, 1997), et L’Imperceptible (Lettres Vives, 1998). Il est également essayiste : Luis Cernuda, (Seghers, 1972), Entrada en materia, (Cátedra, Madrid, 1985) Un homme assis et qui regarde (Jean-Pierre Huguet Editeur, 1998) et traducteur : Antonio Gamoneda, Pierres gravées, (Lettres Vives, 1996), Jean de la Croix, Nuit obscure, Cantique spirituel, (Poésie/Gallimard, 1997), José Angel Valente, Trois Leçons de Ténèbres, suivi de Mandorle et de L’Eclat (Poésie/Gallimard, 1998 ), Ramón Gómez de la Serna, Le livre muet (André Dimanche, 1998).

Bibliographie complète sur le site de Jacques Ancet

Sites et blog de Jacques Ancet : Lumière des jours http://jancet.blogg.org/ et désormais http://jancet.canalblog.com/

« Oui, écrire ce serait d’abord cela : s’asseoir pour voir se lever le monde dans le jour du langage. Et, d’une voix presque muette — d’un souffle engendré par les mots et qui les porte —, ne cesser de célébrer cette beauté, répétant comme une prière muette cette phrase si simple de Beckett : « Je regarde passer le temps et c’est si beau. » »

L’identité obscure, de Jacques Ancet
Publié le 31 janvier 2010
- Dans la rubrique ENTRE LES LIGNES
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