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D’Antamok aux Philippines à Manaus au Brésil

« La grande révélation n’était jamais arrivée. En fait, la grande révélation n’arrivait peut-être jamais. C’était plutôt de petits miracles quotidiens, des illuminations, allumettes craquées à l’improviste dans le noir ; en voici une. »

Vers le phare, Virginia Woolf

Antamok, Philippines : 06:53

C’est l’heure du petit-déjeuner. Têtes baissées, mère et filles sont concentrées sur la tâche qu’elles exécutent. Réunies autour de la table basse, dans un recoin de la cuisine, leurs gestes se coordonnent tout en effectuant des actions différentes. Un énigmatique ballet qui semble créer entre elles une sorte de dialogue muet. La force de l’habitude. Dans l’écoute de ces menus gestes répétés, alertes, porter la cuillère à sa bouche, avaler la soupe, souffler sur la nourriture trop chaude pour ne pas se brûler la bouche, former une boulette de riz avec ses doigts dans l’assiette. Et leurs souffles assonants. Peu de lumière dans la pièce. Au centre de la table, entourée de tous les mets en désordre dans les bols et les assiettes assorties, une lampe à huile, dont la flamme s’élève dans l’air comme une torche. Sous cette lumière franche, leurs visages s’éclairent de manière inédite, leurs ombres accentuées se découpent et se projettent sur les murs comme au fond d’une grotte sombre. Dans l’intimité de leur domicile. Ce moment de partage sans prétention. L’insignifiance des gestes quotidiens qui nous saisit parfois d’un tremblement mystique.

Venise, Italie : 23:53

C’est un lieu oublié. Une pièce qui n’est plus utilisée depuis longtemps. Cependant la demeure n’est pas totalement fermée. Des amis y logent encore dans certaines pièces du rez-de-chaussée. Les meubles ont tous été recouverts de draps blancs, pour les protéger de la poussière, des changements de saisons. Ces draps reposent nonchalamment sur le dessus des chaises, des fauteuils, des tables et des armoires. Les plis des draps soulignent les formes de ces meubles, transforment leurs volumes en lointains souvenirs. En les observant on croirait entendre des bruits de pas dans la pièce. Des conversations animées. Des fêtes fastueuses. Des éclats de rire. Les enfants qui s’amusent à se courir après en risquant de renverser un meuble. Leurs joues rouges, le front humide quand on leur dit d’arrêter. Une porte qui claque à cause d’un courant d’air. Une musique assourdie dans une pièce attenante. Une chanson d’amour, peut-être à la radio ? Le chant des oiseaux, fenêtres ouvertes, qui envahit la pièce comme s’ils étaient à l’intérieur. Le moteur d’un vaporetto au ralenti et ses vaguelettes en écho frôlant les murs de la demeure. Une clarté infaillible.

Lugo, Espagne : 23:53

Paysages brumeux aux couleurs terreuses de cette campagne humide, grise et pluvieuse. Dans une nuit d’encre des craquements sourds surgissent de partout. La pluie semble omniprésente. La brume s’impose et modifie sans arrêt le paysage qui paraît glisser et dériver sans cesse. De longues formes sombres s’affaissent et s’entassent les unes sur les autres. Dans les montagnes sombres et mystérieuses, presque surnaturelles. Une puissante étrangeté se dégage de ce paysage de jour comme de nuit. Et lorsque la nature s’embrase soudainement, tout se précipite et s’anéantit. La forêt est en proie aux flammes. Les pompiers sont rapidement sur place, mais ils demeurent impuissants face au feu, maladroitement aidés par les villageois, ils luttent vainement contre ce monstre magnifique. Pour essayer d’éteindre les flammes immenses, pour évacuer la peur ou parce que l’on se souvient des cendres que l’on a vues pleuvoir. Les corps s’agitent, les humains sont hagards. Les bruits sont étouffés. La chaleur des flammes qui jaillissent et lèchent le tronc des arbres et les murs des fermes. La violence du feu dévaste et fascine. Le gris remplace le jaune et l’orange. Dans un rapport fantomatique au monde.

Cape Town, Afrique du Sud : 00:53

Le dédale des constructions. Le bidonville résonne de ses bruits ordinaires. Bruits serrés autour des baraquements en tôle ondulée, des préfabriqués en bois et métal recyclés. Les voix des femmes et des enfants qui n’arrivent pas à dormir. Lits qui grincent sous les cris des ressorts du matelas martyrisé par l’étreinte effrénée d’un couple anonyme. Une cigarette qui semble brûler toute seule, la pointe incandescente, brillant dans la pénombre. Le caquetage des poules qui redoutent l’animal rôdeur, sur leurs gardes, piétinant apeurées le sol terreux de leur enclos à l’arrière des bâtisses. Les objets entrechoqués à l’intérieur des baraques, leurs parois sont si fines qu’on entend tout à travers. Les portes ouvertes, fermées. Une fenêtre qui claque c’est une gifle de plus. Les posters aux couleurs éclatantes qui décorent les murs, caches misères. Sportifs, stars de la chanson, affiches de cinéma, images de femmes nues. L’agitation du vent qui souffle sur le linge qui sèche au milieu de la ruelle, des fils électriques qui se tendent en vibrant. L’aboiement rare et fatigué d’un chien qui rôde dans la nuit. Le labyrinthe des rêves et des désirs secrets d’évasion.

Calgary, Canada : 15:53

Un champ de blé à perte de vue. Aucune habitation dans les parages. Personne dehors. Dans la touffeur de cet après-midi orageux. La chaleur et l’humidité s’accumulent en surface, et de l’air froid reste prisonnier en altitude. L’air chaud se dilate, s’élève et se refroidit. Lorsqu’il atteint son point de rosée, la vapeur d’eau qu’il contient se condense en un cumulus qui s’accompagne d’une libération de chaleur et d’énergie impressionnantes. La masse d’air ainsi redevenue plus chaude reprend son ascension jusqu’à un nouvel équilibre avec l’air environnant. Le cumulus se transforme en cumulonimbus. Les mouvements verticaux deviennent très violents à l’intérieur du nuage et provoquent des collisions entre les particules d’eau et de glace. Ces chocs finissent par électriser le nuage. L’orage atteint son apogée. Les premiers éclairs surgissent, illuminent le ciel. Sous l’effet de leur poids, les gouttes de pluie provoquent un courant descendant dans le nuage. Elles finissent par tomber au sol en entraînant avec elles l’air froid d’altitude sous le nuage. L’orage entre dans sa phase de dissipation. Et les nuages disparaissent à l’horizon.

Bartlesville, Oklahoma, États-Unis : 16:53

Les néons du magasin d’électroménager font vibrer dans l’air une lumière tremblotante qui fait mal aux yeux, artificielle. Difficile de deviner l’heure qu’il est dans cet espace renfermé sans fenêtre. Réfrigérateur, four encastrable, cuisinière, congélateur, lave-vaisselle. Les appareils électroménagers vous simplifient le quotidien. C’est écrit en gros sur une affiche à l’entrée. Ils se ressemblent tous. Il ne sait pas lequel choisir, quelle marque prendre plutôt qu’une autre. Il est perdu. Il erre dans les allées du magasin, entre les différentes machines à laver. Il laisse traîner sa main sur le dessus de ces engins qui lui paraissent mystérieusement identiques alors que tout indique sur les fiches qui les accompagnent que leurs noms, leurs marques, leurs spécificités techniques, leurs capacités de lavage, d’essorage, leurs qualités et jusqu’à leurs prix, diffèrent radicalement d’un modèle à l’autre. Il marche d’un pas lent, circonspect. Personne dans le magasin pour l’aider, le guider, personne à qui s’adresser pour demander conseil. Il n’est pas sûr en même temps qu’il oserait avouer qu’il ne sait pas comment acheter seul un lave-linge. Il se sent honteux, déclassé, inutile.

Manaus, Brésil : 17:53

Qu’est-ce qu’une surprise ? Un livre emprunté à la bibliothèque dont un lecteur a déchiré la page. Le regard insistant d’une jeune femme dans la rue. Le vol harmonieux des oiseaux dans le ciel. Un geste de la main pour saluer un ami qui s’éloigne sur le quai d’une gare qui se transforme en chorégraphie. Un baiser dans le cou. Un glaçon glissé dans le col de sa chemise. Une chanson qu’on croyait oubliée et dont l’intégralité des paroles nous revient en mémoire à l’écoute des premières notes. Une lettre qui arrive à son destinataire deux ans après son envoi, parce qu’elle est passée par la valise diplomatique. L’appel téléphonique de cette personne dont on espérait plus avoir de nouvelles, sa voix vibrante au téléphone, la gêne, les mots qu’elle prononce pour combler le vide en nous invitant à jouer avec elle une partie de tennis. Un rendez-vous manqué. Un faux pas. Une fausse note. La pellicule d’un film qui se fige en pleine projection et se met à brûler. Le printemps qui arrive du jour au lendemain. Un perroquet qui se met à prononcer notre nom.


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