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De Manama au Bahreïn à Mascate à Oman

« La grande révélation n’était jamais arrivée. En fait, la grande révélation n’arrivait peut-être jamais. C’était plutôt de petits miracles quotidiens, des illuminations, allumettes craquées à l’improviste dans le noir ; en voici une. »

Vers le phare, Virginia Woolf

Manama, Bahreïn : 06:58

La manifestation a été interrompue par les forces de police et l’armée. Des tirs de gaz lacrymogène ont atteint violemment les manifestants qui ont tout fait pour y échapper, mais en ordre dispersé. Une épaisse fumée s’est élevée rapidement dans l’air, âcre elle piquait les yeux, faisait couler le nez, tousser, cracher. Les larmes aux yeux, aveuglés, les manifestants se sont mis à courir en tous sens. La nasse s’est resserrée sur eux. Les policiers fonçaient sur la foule, fusils armés visant sans sommation, cherchant à blesser, à faire mal. Le nuage de fumée s’était vite répandu comme traînée de poudre. Les arbres et les maisons alentour disparaissaient dans les vapeurs délétères. Les bruits, les odeurs, le soleil familiers. La gorge piquait cependant, le cœur à tout rompre. La peur les paralysait. Leur unique horizon. Dans le terrain vague ils devenaient soudain des proies faciles. Vulnérables. Entre les fils électriques qu’on parvenait encore à déceler dans la brume grise qui recouvrait entièrement le paysage, en effaçait tous les signes, les indices, ce qui était là avant, les troncs étêtés ou calcinés des palmiers, entremêlés au sol, comme des cadavres abandonnés là sans sépulture.

Tarhouna, Libye : 05:58

L’espace nous accapare. Elle était dans la maîtrise du temps, et en même temps elle n’était qu’une poussière. Le site est encore saigné par les traces de combats, les routes creusées dans le sable, les chars abandonnés, les bunkers ensablés de poussière. Pas de cadavres, mais ça sent la mort. En survol ce paysage désertique. Elle foule aussi le sol, enregistre les pièces à conviction. Pas de commentaire, aucun contexte ou explication. Du présent, mais des ancrages dans le passé. L’occasion de réfléchir au moment présent, qui suggère de ne pas s’y perdre car ce qui paraît n’est pas ce qui est. La poussière continue de se déposer. Une série de tombes creusées à même le sable, tombeaux qui attendent leurs cadavres et qui, vus du dessus, en surplomb, rappellent une blessure. Une marque sur la peau. Il y a des types de tranchées creusées à l’occasion de fouilles, où apparaissent toutes les strates des villes successives, une forme de figuration d’un éternel recommencement. Des cicatrices au sol. Blessures à fleur de peau. Le monde n’est pas un paysage. Nous ne possédons de lui que ce que l’œil peut parcourir.

Anse Kerlan, Seychelles : 07:58

Sur l’étendue immaculée du golf, bordée par une lisière de palmiers échevelés par les vents marins, la pelouse impeccablement tondue, herbe rase, dense et fraîchement arrosée du matin, s’étire avec indolence jusqu’à l’horizon. L’homme achève le mouvement de son swing, le club effectuant un élégant arc de cercle au-dessus de sa tête, sifflant à ses oreilles. Son bras reste un instant en suspens, le temps de suivre du regard la trajectoire aérienne de la balle qui file dans l’air avant d’atterrir plusieurs centaines de mètres plus loin, loin du trou qu’il visait. La jeune femme à ses côtés n’est pas dupe. En jouant au golf, il joue à vivre, sans courir aucun des risques de la vie. Elle sait qu’un parcours de golf est un labyrinthe, et qu’il faut, pour le traverser, réussir des épreuves. Le dédale est le lieu d’un rituel de passage, d’un voyage initiatique. C’est un jeu, les plus forts y reçoivent un handicap réduisant leurs chances de gagner. Le golf permet à chacun de passer quelques heures dans une nature vaincue, soumise, domestiquée, dans une forêt largement ouverte par des trouées.

Mukdahan, Thaïlande : 10:58

Ce qu’on veut ce sont les étincelles. Il fait nuit. Elle dort. Elle rêve. Les yeux fermés. Dans cette lumière des heures où semble rêver l’invisible. La nuit par la fenêtre au-dessus des troncs de bambous. Rien de sa fatigue ou de sa nudité. Elle se perd quelque part dans la nuit. Elle se retrouve dans les tâches d’ombre, les interstices, leurs reflets. Elle déambule en silence. Un silence cousu au revers des étoffes d’aubes. Il faudrait nommer très précisément cette heure. Tant qu’il y aura le regard soupçonneux aux sourcils surligneurs. Des lignes dans le visible en grands mouvements lents. Que le jour dresse contre la nuit. Elle ne parvient plus à sortir avant le matin. Peu à peu, elle oublie des choses. Elle n’y voit que du feu. Et cependant, elle se trompe sans doute. Pas de hasard mais aucune préméditation. Ce qui reste du visible quand on ferme les yeux avec cette lumière, nous livre, vulnérable, tous ses détails, le visage même est visible, tendu et extatique. Seulement une superposition de couches de vies instantanées et de rêves enflammés, superposés les uns sur les autres, les uns après les autres.

Cap Girardeau, Missouri : 21:58

La police utilise parfois un logiciel afin de vieillir artificiellement la photographie des disparus sur leurs avis de recherche. Découvrir un visage tel qu’il pourrait être de nombreuses années plus tard. Se projeter dans l’image de ce visage futur, ainsi transformé, comme il arrive parfois que nous nous demandions à quoi nous ressemblerons plus âgé. Cette technique scientifique de vieillissement par ordinateur est basée sur une large collecte de photographies des proches, parents, frères et sœurs, grands-parents, qui fabrique ainsi un portrait inventé, à venir, à l’aide d’un algorithme et de probabilités, qui déterminent ce à quoi pourrait ressembler cette personne disparue. Elle s’est laissé guider par la main comme par une aveugle dans la lumière. La couleur disparaît, le passé l’emporte. Accepter l’hospitalité d’un instant. Des transformations, des seuils. La certitude que c’est une image, que ce n’est pas vrai, juste un passage obligé. La photographie vieillie s’apparente davantage à un portrait robot qu’à une technique infaillible. Elle n’est pas partie. Elle s’est étendue, éparpillée. Il resterait l’oubli, ce grand calme plat à rebours des villes et des heures. À l’abandon.

Désert du Kalahari, Bostwana : 05:58

Le soleil se lève, le soleil se couche, dit-il en levant les mains vers le ciel. Il se hâte vers son lieu et c’est là qu’il se lève. Pour connaître le caractère d’un homme, il suffit de prendre un fauteuil et d’aller sans bruit s’asseoir devant lui, afin de contempler son âme à nu. Le vent part au midi, tourne au nord, il tourne et sur son parcours retourne le vent. On observe à loisir tous ses mouvements, ses rouages, la naissance et les mues de ses lubies. Tous les fleuves coulent vers la mer. Vivre en liberté, se promener, s’aventurer et suivre ses caprices après avoir noté encore les attitudes qui annoncent nécessairement gambades et aventures. Mais personne ne peut dire que l’œil n’est pas rassasié de voir, et l’oreille saturée par ce qu’il entend. Ce qui fut, cela sera, ce qui s’est fait se refera, et il n’y a rien de nouveau sous le soleil. Il n’y a pas de souvenirs d’autrefois, et même pour ceux des temps futurs, il n’y aura d’eux aucun souvenir auprès de ceux qui les suivront.

Mascate, Oman : 07:58

Elle attendait le bus pour se rendre à l’université, mais il a tardé à venir. Personne à la ronde. La chaleur écrasante du matin. Le soleil à la verticale. Pas un arbre pour s’abriter. Ils ont tous été abattu pour la construction récente de ce parking. L’arrêt de bus ne la protège pas. Heureusement, elle a pris soin de prendre son parapluie avec elle. Elle ne s’en sépare jamais. Elle s’en sert comme d’une ombrelle. Ici, toutes les femmes font de même. C’est une vieille tradition. Le pavillon de polyester bleu déperlant de son large parapluie est de la même nuance que la teinte du ciel. Dans la rue, tout le monde regarde la jeune femme de travers. Elle ne comprend pas pourquoi. Dans le monde asiatique, l’ombrelle, en particulier l’ombrelle blanche, est un puissant symbole de souveraineté, utilisé encore aujourd’hui dans l’architecture des temples, les armoiries de certains royaumes. Elle permet de jouer sur le visible et le caché. En l’inclinant, le puissant disparaît. L’ombrelle prolonge cette ambiguïté. La jeune femme attire l’attention sur elle car elle a délibérément choisi une ombrelle aux couleurs vives.


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