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De Thessalonique en Grèce à Berlin en Allemagne

« La grande révélation n’était jamais arrivée. En fait, la grande révélation n’arrivait peut-être jamais. C’était plutôt de petits miracles quotidiens, des illuminations, allumettes craquées à l’improviste dans le noir ; en voici une. »

Vers le phare, Virginia Woolf

Thessalonique, Grèce : 11:59

La nuit il faut agir vite, dans la clandestinité, le temps est une arme. Il faut savoir s’en servir. Marcher en longeant les murs, dans la pénombre de la ville, sans avoir l’air d’être ensemble. Marcher d’un bon pas pour ne pas se faire repérer. Progresser jusqu’à la cible, sans rien laisser paraître de cette détermination, pour ne pas attirer l’attention. Ne pas rester agglutiné au risque de donner l’alerte sur le groupe. Sur une grande feuille des lettres ont été méticuleusement découpées. En négatif. Le pochoir est apposé sur le mur. D’un geste sûr mais rapide, un coup de bombe de peinture, d’un large trait rageur. Autour de celle qui peint à la hâte, les autres femmes se sont rapprochées pour faire corps, et protéger celle qui, le dos tourné, prend le risque de l’inscription. Chacune regarde dans une direction. Certaines sont masquées, d’autres à visage découvert. Sur leur garde. Vigie. Une fois enlevée la large bande de papier maculée de peinture rouge le message apparaît. Un slogan poétique. Politique. Les révoltes ne sont pas pour les musées, elles vivent dans les luttes des jeunes et des peuples.

La Paz, Bolivie : 04:59

Prendre une douche me permet d’ordonner mes pensées, de faire le point, sans doute est-ce parce que je me détends et que je ne pense à rien, en apparence. J’aime changer de coiffure régulièrement mais je n’ai jamais fait de teinture. J’aime les romans à l’eau de rose, mais je les lis en cachette, en version numérique. Après avoir arrêté de jouer au tennis j’ai cessé de pratiquer tout autre sport. Je n’aime pas cuisiner mais j’aime bien manger. Je n’ai eu qu’une relation sexuelle avec une autre femme, je crois que ce qui m’attirait en elle c’est que je l’aimais. Je déteste les mariages, car je suis toujours la témoin de la mariée. J’ai l’oreille absolue, mais je ne sais pas dessiner. Je suis attirée par les arabes mais pas par les asiatiques. J’aime cette phrase de Mastroianni : Les souvenirs sont une espèce de point d’arrivée. Quand j’étais adolescente je me suis fait des scarifications sur le bras et les cuisses, c’était une forme d’appel au secours. En voiture, j’évite de monter à la place du mort.

Tokyo, Japon : 17:59

Il n’a aucune raison de surveiller des inconnus dans la rue, pourtant il aime les regarder de loin, les suivre au hasard des rencontres, libre de les observer à sa guise, la filature l’installe malgré lui dans la position instable et pernicieuse du suspect aux intentions douteuses. Il aperçoit la silhouette d’un homme ou d’une femme et sans raison apparente, sans idée préconçue, il s’engage à leur poursuite, ses pas dans les leurs. Il ne sais pas où ils vont. Comment pourrait-il le savoir ? Il marchait sans but quelques instants plus tôt et ne savait même pas où il allait avant de se décider à les accompagner, de traverser toute la ville à leur suite, sans savoir à quoi accorder plus d’attention. Cela l’encourage à ouvrir les yeux pour voir sa ville sous un angle inédit. Se laisser porter c’est l’idée de départ, mais il doit rester concentré pour ne pas perdre de vue cette personne au fil de son périple, qu’elle ne le sème pas, volontairement ou non, qu’elle ne le repère pas non plus, et ne se rende pas compte de sa filature, de sa présence.

Timimoun, Algérie : 09:59

La dune et ses vagues formées par un vent régulier qui vient la sculpter. Grimper jusqu’en haut, non sans mal. Dans cet espace immense et sans repère. Les pas s’enfoncent dans le sable rendant l’ascension difficile. La chaleur est insupportable. La lumière du soleil éclate partout autour d’eux, elle écrase tout sous sa chaleur. Le vent efface les traces aussi vite qu’ils avancent et que leurs pas creusent le sable. Le vent du désert soulève la poussière sous leurs pieds. La solitude du jour. Les yeux brûlés de fatigue et de lumière. Ils écoutent le sang battre dans leur gorge et dans leurs oreilles. Quelque chose d’étranger entre en eux, par la bouche qui les change imperceptiblement. Ce courant étrange fait vibrer l’air, cette onde, cette chaleur. Au fond d’eux, malgré la fatigue, le bonheur, une force nouvelle éclaire leur visage. Tous les jours de nouveaux arrivants dans un nuage de poussière. L’odeur puissante de leur peau, à la fois âcre et douce. Malgré la chaleur du jour, dans les replis du sable, la nuit sera froide. C’est un soulagement. La liberté de l’espace demeure dans tous les regards.

Auckland, Nouvelle-Zélande : 20:59

Au-dessus d’un pont qui surplombe le réseau autoroutier à la sortie de la ville, le jeune garçon observe pendant des heures les véhicules filer sous lui. Immenses arches en béton des ponts de l’autoroute au-dessus des routes qui s’entrecroisent. Il est fasciné par ce spectacle urbain. Dans un grand bruit de pneus roulant sur la route, de coups d’accélérateur, de freinages intempestifs, de klaxons, un vrombissement assourdissant. Le mouvement des véhicules devient abstrait à force de le contempler. Chorégraphie mécanique. Dans le mouvement lancinant, elliptique, le trajet qu’ils opèrent, ces engins paraissent tourner en boucle, à vide. Mécanisme d’horlogerie. Circulation sanguine. Le garçon ressent leur rythme, une certaine vibration de leurs roues sur le revêtement bitumé du sol, les accélérations incessantes des moteurs, des changement de vitesse, les glissements, les appels d’air des camions roulant à toute vitesse. Les immeubles de la périphérie se profilent au loin. Nuages passagers dans le ciel. Le temps est couvert. Le gris du ciel s’accorde parfaitement aux couleurs ternes du béton. Ton sur ton. Les nuages filent à vive allure. Ils se reflètent sur les capots fuyants des voitures sur la route en contrebas.

Casablanca, Maroc : 09:59

Assis sur un banc, à l’ombre des arbres du parc. Ils se tiennent légèrement à l’écart l’un de l’autre, à distance. Par pudeur et par précaution. Il tend sa main vers elle. Elle hésite un instant, finit pas céder sans oser le regarder dans les yeux. Elle est attirée par lui, mais il est beaucoup plus vieux qu’elle. Elle allonge sa main vers la sienne qu’il accueille avec tendresse et délicatesse. Elle ne lève pas les yeux vers lui. C’est encore trop tôt. Ses yeux restent rivés sur sa main dans la sienne. Son regard dans cette sensation douce d’être attendue, accueillie, accompagnée. Aura-t-elle le courage d’y céder, de s’abandonner à lui ? Elle est bouleversée, sa voix vibrante d’émotion. Il essaie tant bien que mal de la rassurer, mais la distance rend son aide incertaine. Il comprend rapidement qu’elle a besoin de parler, qu’il écoute son histoire sans intervenir trop ni couper son récit afin de la rassurer. La voix permet parfois de calmer nos douleurs, dans son rythme régulier, sa mélodie apaisante, elle parvient à nous rassurer. Elle lève enfin les yeux sur lui.

Berlin, Allemagne : 10:59

Dans l’obscurité. Disparaître. Je sais que vous êtes là, je sens votre présence. Je sais que vous avez peur. Ce qui s’appelle faire le vide. Là-bas je ne pouvais pas dormir. Je n’ai pas fermé l’œil. Il y a des jours qui sont quand même pires que les autres. Le sentiment de perdre un repère. Peut-être seulement un mot, son absence. On parle beaucoup de violence, dans le monde d’aujourd’hui. Ce qui fascine en même temps que d’effrayer un peu. Mais il n’y a qu’un saisissement, d’angoisse ou d’émerveillement. Celui du risque que prend la vie pour sa propre couleur. Pour ma part je reste fidèle au noir. Les mots restent au seuil. Je suis vouée à ne jamais quitter les territoires de l’obscur. Vous avez peur de nous, vous avez peur du changement. Les fenêtres ont été peintes. Un geste de départ. Le voyage est en soi, il commence quand on s’arrête. Quand on ouvre enfin les yeux. Je ne connais pas l’avenir. Je ne suis pas venu vous dire comment tout cela finira. Je suis venu vous dire comment cela va commencer.


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