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De Richmond, dans le Kentucky à Hiroshima au Japon

« La grande révélation n’était jamais arrivée. En fait, la grande révélation n’arrivait peut-être jamais. C’était plutôt de petits miracles quotidiens, des illuminations, allumettes craquées à l’improviste dans le noir ; en voici une. »

Vers le phare, Virginia Woolf

Toutes les semaines, le mercredi, retrouvez un nouvel épisode du Podcast L’espace d’un instant.

Richmond, Kentucky, USA, 13:32

On va jouer. Dans la vacuité des jours qui se répètent monotones. Pourtant nos mouvements sont saccadés, nos joutes incessantes, cache-cache, course-poursuite, combats déguisés. Chaleur de l’après-midi, essoufflés, le rouge au front. La sueur sur ta peau. Un collier de perles que tu effaces d’un geste rapide. Et tu t’enfuis sans prévenir. Nous passons notre temps à nous courir après. C’est ainsi qu’on a trouvé la vieille maison abandonnée non loin de la ferme de nos parents. C’était un matin. Les vitres étaient cassées. Courant d’air. Le sol carrelé de la vieille serre était jonché de débris qui craquaient, éclatant sous nos pieds impatients. Ne pas faire de bruit. Nos pas lents des premiers jours. Pour prendre possession des lieux et se les approprier. La caresse des corps inconnus. Apprendre à se connaître. J’avais trouvé de vieux bocaux en verre vide à l’intérieur desquels de la mousse et des herbes avait poussé. J’observais à travers l’ouverture du bocal cet amas végétal de feuilles et d’humus. J’aimais son odeur. Une forêt miniature au fond du bocal. Myriade de teintes vertes. Kaléidoscope improvisé. Mon jardin secret.

Rødbyhavn, Danemark, 19:32

Difficile de rester en place lorsqu’on téléphone. Tu réponds à un appel, cherches à joindre quelqu’un, aussitôt te voilà qui marche dans la pièce. La parole en mouvement. Il fait chaud, la fenêtre est ouverte. Une bière décapsulée à la hâte, qu’on boit en marchant, à même la bouteille, par petites gorgées nerveuses. Tu décris le quotidien de ces journées qui viennent de passer. Au bout du fil, ton correspondant cherche à en savoir plus. Est-ce que tout se passe bien ? Tu avales une nouvelle gorgée de bière, retiens un rot de justesse. Discuter au téléphone en regardant à travers le cadre de la fenêtre. Le paysage s’ouvre devant nous, s’offre à nous sans qu’on y pense. Un avion file dans le ciel, une sirène résonne en ville, un chien aboie dans le jardin voisin, un train rapide passe au loin. Je ne le vois pas. Le souffle du vent sur son visage, une mèche de cheveux sur ses yeux, la touffeur estivale. Toutes ses menues distractions transforment la conversation sans qu’on en prenne immédiatement conscience. Une question nous désarçonne soudain. Tu peux répéter ? On est ailleurs, distrait. Dans une autre dimension.

Montréal, Québec, Canada, 13:32

C’est une satisfaction passagère. On n’y pense jamais, mais dès qu’elle ressurgit, elle illumine tout autour de nous. Sur le plan de travail de la cuisine. Le couteau aiguisé bien en main, serré entre nos doigts, légère pression vers l’avant. La lame glisse sur l’écorce de l’orange, pénètre sans difficulté dans la chaire juteuse, le tranchant du couteau s’enfonce dans la pulpe du fruit. Quelques éclaboussures jaillissent en feu d’artifices. Couper l’orange en quartier avec la délicatesse d’un geste à la fois anodin, rien n’est plus banal que manger une orange, un fruit qu’on pèle parce qu’on a faim ou soif ou besoin de sucre et d’énergie, un coup de fouet le matin avant de partir travailler ou le soir en dessert. C’est une habitude commune. On pourrait presque dire insignifiante. Dans la répétition. Mais dans la justesse des quartiers du fruit, respectant méticuleusement les lignes souples de peau blanche qui délimitent chaque tranche, avec une régularité parfaite dans la maîtrise des formes, c’est comme si on pratiquait cette découpe tous les jours, une manière d’atteindre une tendre harmonie, dans une sérénité immédiate.

Corfou, Grèce, 20:32

Sous le masque. L’heure de vérité. Le moment de la révélation. Le chirurgien va enfin enlever les bandages après l’opération chirurgicale. Bien sûr tu n’es pas rassurée. Qui le serait ? La proximité des ciseaux, leur métal dur et froid sur ta peau sensible. La rapidité de ses gestes est redoutable. Mais c’est un professionnel. Tu te répètes cette phrase pour ne pas céder à la panique. Le bruit régulier des ciseaux coupant le tissus. Ne pas crier ni montrer sa peur. Le plus dur est à venir. Quel visage dans le miroir ? Difficile de ne pas se souvenir de cette série télévisée vue dans ton enfance. La scène se répète sous tes yeux. Des médecins autour d’une femme qui vient d’être opérée. On enlève les bandelettes recouvrant son visage. Elle pousse un cri déchirant. Ce qu’elle voit dans le miroir est le visage d’une très jolie femme, tandis que ceux qui l’entourent n’ont pas de sourcils, des arcades sourcilières proéminentes, des yeux enfoncés et cernés, des lèvres épaisses et tordues, un large nez retroussé avec d’immenses narines. Les membres du corps médical constatent que tous les traitements ont échoué.

Izmir, Turquie, 21:32

Vivre ce moment à tes côtés. Nous nous connaissons à peine. Rencontre fortuite sur un quai de gare. Un sourire. Quelques mots prononcés sous forme de promesse. Je prends le relais de ton père. J’aime vivre ces expériences. Le trajet en train est l’occasion de parler, d’apprendre à se connaître. Je me protège pour mieux t’écouter. Tu as accepté cette mission qui te dépasse désormais. Tu pleures. Je me sens proche de toi. Pourquoi vous protégez-vous autant ? me demande l’homme que nous avons rejoints ? Dans un lieu reculé où personne ne peut m’atteindre. Je veux me protéger. Quand on n’aime pas chercher, se cacher peut paraître plus séduisant. Si je perdais ma curiosité, je me recroquevillerais dans un coin en attendant la mort. Je n’ai jamais voulu être de ceux qui partent en quête de quelque chose. Quand on cherche, on est concentré sur ce qu’on va trouver. J’imagine que je préfère regarder autour de moi que devant. Est-ce que je me cache pour autant ? Je devrais y réfléchir. Les gens font tout pour que leur vie continue, quitte à vouloir devenir immortels. Abandonner n’est pas facile.

Peroguarda, Portugal, 18:32

Je ne me souviens de rien. Je ne sais pas ce qui s’est passé ici. Ce qui importe c’est d’où vient le vent. Son souffle léger comme une caresse dans mes cheveux longs, sur la peau de mon visage, la peau brune de mes bras. L’incendie des lumières brûle les champs. Tout est sec et friable. Nuages de poussière soulevés par nos pas qui traînent sur le sol. Ne rien avoir à faire c’est déjà trop. L’ennui est un poids considérable sur mes frêles épaules. Avec cette chaleur tout devient lourd et lent. Tu vois cette ligne ? Le dessin de cette ligne avec mon doigt. Je suis née ici, et c’est là que je veux mourir. Mon unique voyage prolonge le tracé de cette ligne au creux de ma main. Je n’en veux pas d’autres. Ce qui importe c’est où le vent s’en va. Ce qui s’est passé dans cette vallée, tu peux le lire en suivant cette ligne. Ces champs de mon enfance sont des cimetières à perte de vue. Nos morts, nos ombres, nos fleurs. La mémoire ne veut pas s’effacer comme ces pioches ensanglantées.

Hiroshima, Japon, 03:32

Nous allons rester seuls aussi longtemps que possible. Nos corps et nos caresses. Pourtant nos baisers se faisaient plus lents avec le temps. Tu t’amusais à me faire peur. Tu ne voulais plus voir que moi. Les draps froissés. La moiteur de la nuit. Les plis des épidermes. Un frisson sur la peau. Incapables de rester immobiles l’un à côté de l’autre. Sans parler ni bouger. Écouter la respiration de l’autre et se sentir aspiré par elle. Par tant de perfection. Se retourner dans un soupir. Dans la chambre d’hôtel, la lumière tamisée. Accablé de fatigue, tu t’endors enfin. La guerre est finie mais le combat continue entre nous. À travers nous. Nos gémissements et nos cris. Un déchirement amoureux. Quelle douceur. Tu ne peux pas savoir. Un désir insatiable. Cruel. J’entends le souffle de ta respiration. Je te regarde dormir sur le ventre. Le bras étendu le long de ton flanc, paume ouverte. Il y a quelque chose d’enfantin dans ta position, ce relâchement inattendu, corps à l’abandon. Tout à moi. Je ne peux pas rester avec toi, mais je prolonge cet instant. J’attends mon tour comme une délivrance.


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