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Du don des nues : des Visages des Figures #8


Ce qui était le privilège de quelques agences de presse, communiquer en temps réel une photo à distance, s’est popularisé dès que la photographie est devenue connectée. Cette métamorphose s’explique par une définition toujours plus grande de l’image, l’accroissement de la capacité des serveurs, l’alliance du mobile et des outils de communication, messagerie instantanée ou réseaux sociaux, comme Facebook qui s’est ainsi transformé, avec ses milliards de photos téléchargées par an, en collection la plus importante d’images de la planète et l’espace historique principal du déploiement de l’image connectée. Aujourd’hui prendre une photo c’est avant tout la montrer à autrui, la commenter, la faire aimer, la partager avec ses amis, ce qui modifie profondément ses usages. Touriste du quotidien nous enregistrons chaque instant de notre vie. Photos de visages, de repas, de pieds, de chats, d’enfants, d’ailes d’avions, l’ensemble de ces formes visuelles identifié comme autant de motifs autonomes.

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Avatar de Pierre Ménard sur Facebook

Le portrait a plusieurs usages, mais sa fonction identitaire reste marquée. Recherche d’une individualité, lutte contre le temps, contre la mort. Les avatars que nous choisissons pour nous représenter sur les réseaux sociaux ne nous ressemblent pas pas nécessairement : animal, tableau, portrait d’acteur, affiche de cinéma, masque, détail corporel, visage ou paysage de notre enfance. N’importe quelle image pour lui faire dire qui nous sommes. Victoire de l’usage sur le contenu. La photographie dure le temps de sa visibilité sociale. Disparue du réseau quelques heures après sa publication, chassée par d’autres photographies, pour combler un vide, mosaïque dans le flux, le mouvement de sa diffusion en ligne. La fugacité du message iconique s’accélère encore avec des applications permettant désormais l’effacement de la photo quelques secondes après consultation. La disparition de l’image est programmée, la photographie n’est plus une œuvre, mais une conversation en acte, un nouveau langage.

Je me souviens du magazine Marie-Claire, dont tu compilais systématiquement les phrases de la rubrique La vraie vie, qui formaient selon toi le portrait stéréotypé de la femme actuelle vue par les journaux féminins. Je ne supportais pas qu’il ait aimé une autre femme au point de lui faire un enfant. Je suis tranquille jusqu’à la prochaine inconnue qui débarquera dans la vie professionnelle de mon homme. Pourtant, il est gentil, il ne joue pas la-dessus. Je découvrais un petit garçon inféodé à sa mère, incapable de se poser en tant qu’homme. Dès qu’il évoquait sa vie d’avant, je l’épinglais. Je sais que ma situation effraie les mecs autour de moi. Ils me reprochent en riant d’avoir trahi la gent masculine. Curieusement, c’est toujours lui qui fait le code carte bleue quand on sort le soir ! Comme si on tenait à rester dans la normale. Peut-être faut-il que les hommes soient moins virils pour devenir intelligents ? J’avais hâte de voir ce garçon nu, de découvrir autre chose que son torse.

Je suis assez parano avec les mecs. Il m’a expliqué qu’il était trop ému par moi, qu’il me désirait trop et n’y arrivait pas. Il ne faut pas focaliser. Ce sont juste des rapports corporels ! Ce soir-là, j’avais la bonne chemise, le bon pantalon, les bonnes baskets. Je l’ai déshabillé, j’ai été étonnée par la douceur de sa peau, son odeur de savon, de propre, que j’ai immédiatement aimée. J’ai vraiment envie de donner du plaisir à l’autre, pas forcément d’en recevoir, c’est très important à mes yeux. Finalement, mes amis auraient trouvé parfaitement normal que je reste avec mon mari et que j’aie un amant. Au bout d’un mois et demi, je suis partie. Certains amis m’ont jugée, d’autres m’ont dit que je devais écouter mon cœur. Le jour où j’ai définitivement décidé de le quitter, les portes se sont fermées. J’ai pensé que je devais m’effacer. J’aurais trouvé artificiel de revoir mes amis. J’ai choisi de les perdre. Personne n’a essayé de me contacter. Je mène une double vie, et j’en souffre.

On voit régulièrement apparaître les photographies d’actrices nues, volées dans la mémoire de leur ordinateur ou de leur messagerie, largement diffusées sur Internet comme celles de Scarlett Johansson qui s’était prise en photo nue dans sa chambre, devant son miroir. Il y a quelque chose de très beau dans ces photographies qui me touche profondément, dans la banalité de ces clichés qui contrastent avec l’image de leur visage et leur corps au cinéma, dans la presse, une intimité troublante qui pose la question de ce que l’on peut appeler, tout en ayant bien du mal à la définir, la vraie vie. Les photographies de tous les jours qu’on fait sans réfléchir, pour enregistrer nos bribes d’histoire, c’est à dire produire des images de nous, permettant à chacun de créer ses propres images. Dans l’intimité de sa chambre et de sa carte mémoire. Je me souviens de cette phrase emblématique que tu avais soulignée en me montrant ta compilation : « Je jouais un personnage comme le fait une actrice. »

Les termes de visage et de portrait entretiennent des liens de fraternité, ils sont antagonistes parfois, mais se rejoignent bien souvent, traduisant en même temps leur relative fragilité. Ils touchent de très près la question humaine et par conséquent la tête, la face, la figure, l’apparence, l’intériorité mais également l’identité. « Je connais si peu mon visage que si l’on m’en montrait un du même genre, écrit Henri Michaux dans Passages, je n’en saurais dire la différence (sauf peut-être depuis que je fais mon étude des visages…). C’est pourquoi je regarde facilement un visage comme si c’était le mien. Je l’adopte. Je m’y repose… » Où est le vrai, où est le faux ? Difficile à dire dessous les masques, voire impossible, de saisir une identité sûre. Certains artistes distribuent des masques à leur effigie pour tromper les caméras de surveillance, [1] d’autres proposent des cagoules, qui floutent votre visage en le pixelisant comme une image de mauvaise qualité sur l’écran d’un ordinateur. [2]

Tu es livre ouvert face à la mer, clin d’œil dessiné posé sur ton visage, statue au profil grec, bande de photomaton sépia, plan de Paris, peinture d’une enfant endormie au pied d’un arbre, rubans de tissu blanc accrochés dans des branches, Remember to Love écrit dessus, jetée à Naples, coucher de soleil du bord de mer en Normandie, paysage méditerranéen, toi enfant tirant la langue, réplique de Louise Brooks peinte sur un mur de brique blanc, portrait de Billie Holiday au milieu d’autres musiciens de jazz à Harlem, noirs sur le quai d’un métro new-yorkais, néons en forme de vague bleu, Marilyn méconnaissable, couple qui s’embrasse, en reflet dans la vitre d’une cabine de plage, champs d’herbes folles parsemé d’arbres en été, vue panoramique de San Francisco de nuit, vieille carte postale d’Édenville, buste de Cicéron dans les jardins de la Villa Médicis à Rome, portrait de famille, vieilles photo de toi en noir et blanc, sur la première tu me regardes mais je ne te connais pas encore.

Ce texte a été écrit en marge de la présentation d’une conférence que doit tenir Louise Merzeau le lundi 6 octobre à l’Université de Technologie de Compiègne : de la face au profil : les traces font-elles visage ?

Premier médium de la relation humaine, le visage est le lieu même de l’expression et de l’identité, mais aussi des normes sociales qui le maquillent ou le transforment en faciès. Autant de caractéristiques qui semblent se transposer aujourd’hui aux traces numériques par lesquelles nous existons sur les réseaux. Indices de notre présence et de nos liens, mais aussi objets de stratégies de captation et de (re)construction, elles précèdent désormais tout rapport à nous-mêmes. Les traces font-elles pour autant visage ? Fragile équilibre entre être et avoir, entre profondeur et surface, entre vivant et artefact, entre présence et avatar, le visage peut-il se virtualiser sans basculer d’un côté ou de l’autre ? S’atomiser dans un insaisissable miroitement d’instants, ou perdre la face au profit d’un profil ? À moins que le milieu numérique n’apporte en lui-même un nouveau trouble, apte à réinventer l’énigme des visages…

[1] L’artiste américain Leonardo Selvaggio distribue des masques à son effigie pour tromper les caméras de surveillance.

[2] Martin Backes, un jeune artiste et performer allemand a eu une idée aussi simple que saugrenue : créer un masque, ou plus exactement une cagoule, qui floute votre visage en le pixelisant comme sur un bon vieil écran. Son nom : Pixelhead.



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