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Dans les marges de la bibliothèque s’écrit le livre


Je ne viens plus guère dans cet endroit, mais je me souviens qu’à l’époque lointaine où j’ai travaillé à la bibliothèque, et chaque fois c’est la même impression, je suis ému, troublé. Dans le hall, beaucoup de monde, de bruits, de discussions, la foule des grands jours, beaucoup d’hésitation, de fatigue aussi, de lassitude sur les visages et d’excitation dans les yeux en même temps. Ce hall est un carrefour, une plaque tournante, un Forum. Dans mon souvenir (à l’époque où j’y travaillais, dans l’ancienne disposition des espaces, avant les travaux de réaménagement du Centre Georges Pompidou de 1997 à 2000) c’était vraiment un forum, une place publique d’échange, un lieu de rencontre et de discussion, de dialogue et de partage.

 

 

 

 

 

 

 

Dans les sous-sols du Centre, descendre par les escaliers aux marches évidées ou emprunter l’ascenseur vitré dont la troublante lenteur et le vertigineux ralenti peuvent expliquer l’inutilité d’un tel engin. C’est l’endroit idéal pour écrire au calme, en creux, loin de l’agitation générale du bâtiment (bibliothèque et musée, restaurant et librairie) pour fabriquer les livres que l’on voudrait trouver dans les rayonnages de la bibliothèque, mais qui n’y sont pas encore. Qui n’y seront peut-être jamais.

Parcourant à pas lents les larges couloirs de ce lieu abandonné à la curiosité du flâneur ou du touriste égaré, en dehors des sentiers battus des expositions proposées dans les étages supérieurs, dans cet endroit réservé aux grandes occasions, aux foules effarantes dont il faut gérer le flux, vers les salles obscures, de projections ou de spectacles.

 

 

 

 

 

 

 

Longtemps après avoir cessé de travailler à la bibliothèque (je participais à la mise en place des débats de la Salle d’Actualité, qui n’existe plus désormais, et à leurs enregistrements audio), j’ai rêvé régulièrement de ce lieu. Je ne voyais pas les espaces que j’avais plaisamment arpentés pendant de longs mois, les errances sans but que mon statut d’alors (objecteur de conscience) me permettait d’expérimenter à loisir, dans les rayonnages escarpés des différents étages de la bibliothèque, ou bien encore mes pauses au café du dernier étage. Des fois, il suffisait de pointer pour suspendre le temps. Je montais avec l’ascenseur jusqu’au musée pour me planter un quart d’heure devant une toile de Matisse, de Rothko ou de Willem De Kooning, un dessin de Giacometti ou de Klee, une sculpture de Picabia ou de Beuys.

 

 

 

 

 

 

 

En fait, je faisais toujours le même rêve, cela se passait dans les sous-sols du Centre. J’y étais venu quelques rares fois pour des débats qui se déroulaient à cet endroit plutôt que dans la Salle d’Actualité plus intime, au nombre de places limité, parce qu’on y attendait cette fois-ci forte affluence.

J’aime ces lieux pensés pour d’exceptionnelles occasions, leurs espaces nous paraissent toujours disproportionnés quand on les fréquente au quotidien. Certaines villes qui ont grandi trop vite font ce même effet.

J’aime marcher dans cet espace trop large, qui n’est pas pensé pour l’activité évanescente de mes menus déplacements, pour la taille de mon corps qui s’y sent tout petit, impressionné, mais pour une foule étoffée de gens. Quand j’y suis seul, je me sens libre, les coudés franches.

Comment l’imaginaire peut-il parler de la réalité ? Et pourquoi toutes ces questions, dans le monde réel d’aujourd’hui ?

 

 

 

 

 

 

 

Je rêvais du sous-sol, plongé dans la pénombre de mon souvenir. Je rêvais du chantier de la bibliothèque fermée, dans laquelle j’errais seul au milieu des gravats, les odeurs de béton frais et de poussière grise chatouillant mon nez, le soir, quand les ouvriers avaient abandonnés les grands plateaux, dans le désordre de leur travail en cours, leurs outils laissés sur place là où ils travaillaient à la fin de la journée de labeur. Retourner à cet endroit, même en rêve, c’est comme revenir sur ses pas et se rendre compte, qu’on n’y est toujours au fond, marcher à côté de soi, de son souvenir fantôme. Rien n’a changé si ce n’est aujourd’hui l’utilisation de ce lieu. Et ce qu’il nous renvoie.

© Georges Meguerditchian, Centre Pompidou 1998, Droits réservés

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Un large trou béant au milieu du bâtiment dont on garde la trace, la tâche aveugle, comme un trou de mémoire.

Une langue qui n’en est pas tout à fait une, qui fait obstacle et qui semble dire n’importe quoi en s’affranchissant des entraves de la norme, de l’académisme, de l’époque ou du milieu.

« Comment se peuple une marge ? Étonnantes, en effet, ces parties latérales de la BPI, ces corridors inexploités, désertiques-désertés, dont deux espaces, deux systèmes de normes se partagent le même mur, sans qu’il permette, à travers des postures corporelles, de marquer une appartenance soit à l’un soit à l’autre. » Souvenir du très beau texte de Marc Jajah sur les marges et marginaux de la BPI qui avait fait remonter les souvenirs intacts.

À force de le parcourir, de l’arpenter, de l’inventer, l’impression d’être les invités du lieu.

 

 

 

 

 

 

 

Écrire dans les marges des livres que nous lisons comme nous déambulons (à la recherche d’un ouvrage ou d’une place assise pour lire ou travailler ou rêver), dans les marges des bibliothèques.

Des bribes de sens qu’à travers les émotions exprimées, laissant les zones d’ombres ouvertes à l’interprétation.

Écrire dans les marges des livres, les annoter. Un jour, retrouver les textes de ses marginalia exposées à l’entrée de la bibliothèque que l’on fréquente adolescent, objet de fierté et de honte mêlées, en vitrine et à l’index.

 

 

 

 

 

 

 

Dans le sous-sol, à l’abri de la cohue, chacun dans son coin, penché au-dessus de son ordinateur, concentré sur ce qu’il écrit, connecté au monde extérieur dans la pénombre silencieuse et souterraine, où les bruits des étages supérieures ne parviennent qu’à peine, feutrés, lointains.

Un peu plus loin, sur des tables laissées libres, chacun peut venir créer son livre.

Christophe Boutin et Mélanie Scarciglia, co-fondateurs des maisons d’édition onestar press et Three Star Books, ont été invités par Bernard Blistène, directeur du département du développement culturel du Centre Pompidou à participer à l’édition 2013 du Nouveau festival avec un projet destiné au Forum du Centre.

BOOK MACHINEest une manifestation consacrée au processus de production du livre d’artiste, celui-ci entendu dans un sens élargi. En effet, dès lors qu’un artiste s’engage pleinement dans la réalisation d’un livre ou d’un catalogue et qu’il considère celui-ci comme une part essentielle de son travail, le résultat peut être nommé livre d’artiste.

Chaque jour, BOOK MACHINE (Paris) fabrique avec le public des livres et accueille rencontres et performances pendant toute la durée du Nouveau festival.

 

 

 

 

 

 

 

À l’ère du coworking, j’ai rêvé un instant en voyant ce dispositif, d’un espace de travail collaboratif qui serait situé au cœur de la bibliothèque, permettant de créer aussi bien des livres d’artistes imprimés ou numériques. Un espace où se connecter simplement. Ou chacun est tour à tour acteur et spectateur, apprenant et enseignant, ou simple curieux.



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