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Les Ombres errantes, Pascal Quignard


Il n’y a jamais eu autant de mythes, concurrences de mythes durant l’histoire humaine, que maintenant : Femme divinisée. Mort adorée. Démocratie plus violente et plus inégalitaire qu’au temps de Périclès. Guerre du sujet contre lui-même dans la névrose qui n’est que le récit secret de l’assujetissement. Fétichisme technicien. Jeunisme grégaire sauvage. Pis que sauvage : dédomestiqué, psychotique.

Nul ne saute par-dessus son ombre.

Nul ne saute par-dessus sa source.

Nul ne saute par-dessus la vulve de sa mère.

Qui n’aime ce qu’il a aimé ? Il faut aimer le perdu et aimer jusqu’au jadis dans le perdu.

Jusqu’au jardin dans l’extinction de la nature et jusqu’au Paradis dans le Jardin.

Il faut aimer le manque et non pas chercher à s’émanciper de lui.

Il faut aimer la différence sexuelle ;

aimer la nudité dans les orifices de la nudité ; aimer la perte.

Il faut adorer le temps.

Il faut renoncer à l’idée de liberté afin de désobéir encore. Il faut renoncer à l’idée de liberté en sorte de s’émanciper encore. Il faut détester le maintenant, ce qui s’accroche dans le maintenant, ce qui prétend maintenir la réalité et la tension des forces qui l’arriment. Il faut haïr ce qui interdit tout accès à l’imprévisible et à l’irréversible. Il faut aimer l’irréversible. Il faut creuser l’écart entre l’évènement et le langage.

Il ne faut jamais sortir du jadis, du corps, de sa joie, du péché, de la génitalité, du silence, de la honte, de l’anecdote, du « Il était une fois », du privé, de l’incompréhensible, de l’incomplet, du caprice, de l’énigme, du plus humble des faits divers, de la plus ridicule rumeur remontant à la petite enfance.

Pascal Quignard, Les Ombres errantes.

afin de désobéir encore
Publié le 23 mars 2008
- Dans la rubrique ENTRE LES LIGNES
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