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Le paysage comme espace de narration dans les walks de Janet Cardiff


Le travail de Janet Cardiff s’inscrit d’une façon particulière dans ces rapports complexes et instables qu’entretiennent la narration et le paysage (urbain). Née en 1957 à Brussels, Ontario, cette artiste canadienne travaille depuis le début des années 80 sur le son. Elle produit parfois avec George Bures Miller des installations autour du son, des séquences narratives et des dispositifs cinématographiques. Elle travaille également sur le déplacement en effectuant des marches à pied qu’elle nomme des walks. Ce sont en effet ces promenades audio qui l’ont fait connaître. Ils développent des rapports tout à fait particuliers entre le parcours, l’espace parcouru et la narration.

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Janet Cadiff, dans sa première promenade audio : Forest Walk

Chacun de ces parcours enregistrés est différent car il s’adapte à son lieu d’exécution, cependant le dispositif est toujours le même. Le public parcourt les lieux les plus variés muni d’un walkman ou d’un discman individuel qui diffuse une bande-son enregistrée avec la technologie binaurale, situant les voix et les bruitages dans un espace sonore tridimensionnel.

La durée de ces parcours est variable (une dizaine de minutes pour la plupart des pièces). Ils guident l’auditeur à travers un lieu spécifique : une forêt (Forest Walk), un quartier urbain (Walk Münster et Missing Voice), des musées (Chiaroscuro) ou une bibliothèque (In Real Time).

Janet Cardiff raconte des histoires qui sont fragmentées, très souvent interrompues par des bruitages et d’autres récits, raccourcis ou chemins de traverses. Ces promenades audio n’indiquent pas les traces d’un parcours, mais s’intéressent essentiellement aux perceptions et aux pensées des marcheurs. Les enregistrements sont réalisés très près du corps, du coup on entend très perceptiblement la voix, la respiration et les pas de l’artiste qui demande à l’auditeur de coordonner le rythme de ses pas avec le sien : « Suivez mes pas que nous restions ensemble. » Elle raconte des souvenirs et rappelle d’autres déplacements :

Je me souviens d’avoir marché pieds nus sur le gravier.
Je me souviens d’avoir senti la vieille paille dans la grange.
Je me souviens d’avoir marché jusqu’à la rivière, la boue est passée à travers mes orteils.
Je me souviens d’avoir couru apeurée dans la maison.


Chiaroscuro, 1997

Soumis à un parcours précis auquel s’additionnent une multitude de récits possibles, l’auditeur doit mettre en place des stratégies pour s’orienter dans les lieux les plus divers.

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Plan du quartier de la promenade audio à Londres

Missing Voice (La Voix manquante), de Janet Cardiff

Janet Cardiff a conçu une pièce sonore de marche audio depuis la bibliothèque de Whitechapel jusqu’à la gare de Liverpool Street à Londres. Pendant 45 minutes, le promeneur est dirigé par la voix de Janet Cardiff qui lui indique la marche à suivre, le chemin à parcourir, sur un sentier étrange dans les rues et les ruelles de l’East End. Cette histoire d’une disparition racontée d’une manière très fragmentée trouve parfaitement sa place dans ce quartier de Londres imprégné par l’histoire de Jack l’éventreur (une femme avec de longs cheveux rouges, un paquet mystérieux, les déductions d’un policier) mais le récit est régulièrement fragmenté par de nombreuses anecdotes difficiles à suivre, perdu dans le paysage sonore environnant : souvenirs réels ou fictifs, des bruitages, des musiques de film, un coup de fusil, des chiens qui aboient ne nous permettent pas de déterminer vraiment qui est cette femme disparue.

La ville de tous les jours se déroule à la manière d’un film, dans lequel les passants rencontrés par hasard dans la rue peuvent tour à tour devenir suspects ou personnages furtifs.

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The Missing Voice (La Voix manquante), Janet Cardiff

Janet Cardiff décrit The Missing Voice comme « une bande sonore filmée sur la réalité » qui lui rappelle la pièce de Sophie Calle où l’artiste française demandait à un détective privé de la suivre . Ainsi, le récit de la femme qui veut disparaître s’immisce dans la réalité des participants qui cheminent à travers les ruelles et se reposent sur les pas de l’église - le spectateur devenant acteur de la pièce sans avoir autorité ni contrôle sur le résultat final.



Son à télécharger : La voix manquante de Janet Cardiff

« Le rythme de la marche génère une sorte de rythme de la pensée, et le passage à travers le paysage fait écho ou stimule le passage à travers une série de pensées. Cela crée une consonance étrange entre passage intérieur et extérieur, ce qui donne à penser que l’esprit est également un paysage et que la marche est un moyen de le traverser. Une nouvelle pensée apparaît souvent comme un élément du paysage qui a toujours été là, et comme si la pensée se déplaçait plutôt que se faisait. Et si un aspect de l’histoire de la marche est l’histoire de la pensée concrétisée - car les mouvements de l’esprit ne peuvent être retrouvés, mais ceux des pieds le peuvent ».

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Her Long Black Hair, Janet Cardiff : une promenade dans Central Park, 2005

Ses longs cheveux noirs de Janet Cardiff est une promenade de 35 minutes qui commence au sud de Central Park et transforme une marche quotidienne dans le parc en une expérience psychologique et physique absorbante. Janet Cardiff guide chaque auditeur dans un parcours sinueux à travers les sentiers du parc au XIXe siècle, retraçant le parcours d’une femme énigmatique aux cheveux noirs.



La promenade fait également écho au monde visuel, en utilisant une série de cinq photographies pour réfléchir sur la relation entre les images et les notions de possession, de perte, d’histoire et de beauté. Chaque participant reçoit un kit audio qui contient un lecteur de CD avec casque ainsi qu’un paquet de photos. Comme la voix de l’artiste sur la bande sonore guide les auditeurs à travers le parc, ils sont parfois invités à sortir et à voir une des photos. Ces images relient le locuteur et l’auditeur dans leur environnement physique partagé.



Son à télécharger : Ses longs cheveux noirs de Janet Cardiff

La perte ou la disparition d’un être aimé, d’un amant, l’errance de la narratrice ou d’autres personnage de ses fictions est un thème récurrent de l’œuvre de Janet Cardiff.

« Contrairement à la plupart des parcours artistiques, écrit Andrea Urlberger dans la revue Cheminements n°11 de l’École nationale supérieure du paysage, [1] Janet Cardiff fait marcher le public. Les narrations créent des liens avec l’espace parcouru. Des indications précises sur le trajet sont données : "Nous allons traverser Wentworth Street. Regardez des deux côtés." [2] En décrivant l’espace parcouru, Janet Cardiff commente la pecpetion du public. "C’est étrange : ces arbres ont l’air d’être en plastique ou en métal. Ils ont l’air faux. Puis le lien entre la narration et l’espace se brise. L’auditeur entend d’autres voix et d’autres récits, détachés du contexte immédiat. Même si la narration n’évoque que ponctuellement l’espace porcourur, le public n’est pas assis dans un fauteuil pour écouter la bande -son. il est censé parcourir un lieu réel oùil est sans arrêt confronté à la matérialité et à l’imprévisibilité du monde. Il doit rester vigilant, sinon il se heurte à des obstacles ou provoque des accidents, et il lui faut trouver le chemin prévu par la bande-son. En se déplaçant dans une forêt, un jardin ou un quartier de Londres, l’auditeur est de toute façon aux prises avec le monde réel, même si la narration s’en détache. »

Les bandes sonores de Janet Cardiff relient un lieu réel à des fictions, puis la narration se fragmente, d’autres récits émergent et cette relation s’interrompt, la continuité entre le texte et l’environnement se brise.

« Ces ruptures du récit interrogent l’unité apparente de l’espace traversé, selon Andrea Urlberger, en suivant un modèle établi par les romans modernes comme Ulysse de James Joyce ou L’Homme sans qualités de Robert Musil. Les récits éclatés du roman du XXe siècle, poursuit-elle, sont caractérisés par "une nuée de possibilités" [3] et d’informations qui s’additionnent en permanence. Chaque ajout renforce la dislocation du récit et augmente l’incertitude concernant le sens des narrations. Comme dans les textes de Joyce ou de Musil, la juxtaposition de multiples strates du récit et interruptions du processus de narration permettent aux walks d’explorer différents oints de vue simultanément et de renforcer l’impression d’un éclatement du sens. »

« Les walks vous font réfléchir, déclare l’artiste, comme si vous étiez une autre personne. Le monde devient cinématographique et vous faites partie d’une situation qui ressemble à un rêve. »

[1] Andrea Urlberger, Janet Cardiff, : « Walk in my footsteps... », revue Cheminements n°11 de l’École nationale supérieure du paysage, 2004

[2] Drogan’s Nightmare : The Walk, 1998

[3] Jean-Pierre Cometti, Robert Musil ou l’alternative romanesque, PUF, 1985



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