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LIMINAIRE
Traversée du Pont de Brooklyn et de la baie de New York



« Ce pays imaginaire, écrit Michel Butor, un miroir magique dans lequel on fait apparaître ce qu’on veut »

Deuxième jour à New York, les sensations de décalage horaire déjà oublié, en même temps je me réveille très tôt, à peine cinq heures de sommeil cette nuit et me voilà déjà debout, le soleil matinal caresse les immeubles bas de Brooklyn les couvrant d’une pellicule orangée, les cuivrant. Les oiseaux s’emparent de la ville, c’est leur heure, ils se lancent dans un morceau très improvisé aux accents exotiques. Je me souviens de Quatuor pour la fin du Temps, d’Olivier Messiaen avec son premier mouvement, Liturgie de cristal.



« Un oiseau soliste improvise, entouré de poussière sonore, d’un halo d’harmoniques perdus très haut dans les arbres. »

 

 

 

 

 

 

 

La première chose à faire c’est de traverser le pont. Loisir polit, bouton de rose ou double surface dans le jeu, et le pont du souvenir, de silences d’enfance.

Tous les voyages dessinent le même itinéraire, quoi que je fasse je suis toujours emporté presque malgré moi dans la même boucle, un mouvement identique, partir ailleurs pour se sentir différent, changé, transformé, dans cette curiosité là, ce léger décalage, cette recherche de soi hors de soi. J’avance dans l’inconnu regardant autour de moi avec l’irascible envie de tout voir, de tout embrasser, surtout ne rien oublier, et tout bien mémoriser.

Entrer dans la ville par sa porte principale, toujours aussi important le lieu d’arrivée pour découvrir un lieu nouveau. Ici, il s’agit bien de jeter un pont, passer de Brooklyn où nous habitons pour ce séjour, à Manhattan.

Pont de Brooklyn, New York, avril 2013

Pont de Brooklyn, New York, avril 2013

Pont de Brooklyn, New York, avril 2013

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Le pont est en travaux en ce moment. Pas d’hier, j’imagine. Une façon bien à moi d’arpenter le paysage, de le sentir frémir, de s’y frotter, de ne jamais oublier ceux qui y travaillent et en vivent. Certaines parties du pont recouvertes d’une immense bâche blanche que le vent déchire par endroits, que le temps use et que la pollution salit. Certaines parties se transforment en toiles abstraites. Et quand l’espace est enfin libre et qu’il nous permet d’observer l’horizon, qu’il se dégage enfin, la ville s’offre à nous à perte de vue avec ses immeubles au bord de l’eau striés par les larges filins du Pont, cadrés par ses structures métalliques. Je pense à Mondrian, mais pas aux plus célèbres de ses derniers tableaux : Broadway Boogie-Woogie avec son rythme musical dynamique de pulsations lumineuses et colorées. C’est à un autre tableau auquel je pense.

Dans le tableau Jetée et océan, Mondrian réduit les structures naturelles à un système linéaire abstrait. L’agencement régulier des lignes évoque le mouvement rythmique des vagues. La prédominance de lignes verticales dans la moitié inférieure de la composition évoque une jetée entrant dans l’océan.

« Je construis des lignes et des combinaisons de couleurs sur des surfaces planes afin d’exprimer, avec la plus grande conscience, la beauté générale. » Lettre de Mondrian à H.P. Bremmer [1].

Ferry JFK pendant la traversée vers Staten Island

Battery Park, New York

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

En nous éloignant de Ground Zero, nous sillonnons les rues étroites de Wall Street, et nous nous approchons de la pointe de l’île. Nous procédons toujours ainsi, par quartier, avec un point de départ, parfois un point d’arrivée, pour ne pas s’épuiser et se perdre sans être capable de rentrer, ce qui compte ce n’est pas de tout voir, c’est de se laisser guider par nos envies dans un cadre choisi. Après avoir mangé dans le Bowling Green Park, le plus vieux jardin de la ville, nous nous rendons compte que nous sommes vraiment tous proche de Battery Park et de l’embarcadère pour Staten Island, nous décidons de nous y rendre.

Une foule compacte attend patiemment que les larges portes de l’embarcadère s’ouvrent avant de pénétrer lentement sur le Ferry. Les touristes se précipitent à tribord dans l’espoir de photographier la Statue de la Liberté. Pour ma part je préfère regarder Manhattan s’éloigner dans le sillage des remous écumeux dessiné par les puissantes machines du bateau qui file à vive allure sur l’Hudson, dans la baie de New York.

Quelques semaines avant Fukushima, j’ai pris un Ferry à Tokyo pour traverser la baie de la capitale et me rendre sur l’île d’Odaiba.

Des images de la baie de Tokyo me reviennent en mémoire, je repense à mon projet autour de Fuskushima, le récit d’une traversée de la baie qui tourne en boucle et qui nous ramène toujours au même endroit, tel le prisonnier d’un ruban de Möbius où tout en refaisant sans arrête le même inexorable parcours, revenant au même point de départ, voyant les mêmes paysages, ressentant les mêmes sensations, nous nous retrouvons rejetés dans un nouveau périple ressemblant à s’y méprendre au précédent. Et dans cet infernale circuit qui s’apparente au cauchemar, des images violentes qui nous assaillent dans leur répétition, les images d’un désastre à venir (qui en fait a déjà eu lieu il y a bien longtemps, et dont il nous reste cependant à écrire le récit.

Baie de Tokyo, mars 2011

Baie de Tokyo, mars 2011

Baie de Tokyo, mars 2011

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Aujourd’hui, sous un soleil magnifique, un ciel bleu d’une grande intensité, découvrant ce paysage pour la première fois, difficile de garder longtemps en mémoire ces souvenirs pesants et lointains. C’est la joie qui est en nous. La surprise de découvrir ce paysage que nous connaissons depuis si longtemps, dont nous sommes si familiers.

Alors je me souviens de ma surprise en arrivant là-bas, sous une pluie froide et persistante, de la découverte d’une réplique de La statue de la Liberté.

La statue de la Liberté est l’un des monuments les plus célèbres de la ville de New York, et des États-Unis également. Son caractère universel d’allégorie de la liberté lui a conféré une notoriété mondiale. Sans doute est-ce pour cette raison qu’il existe de très nombreuses répliques du monument, de taille plus ou moins importante, qui ont été érigées depuis son inauguration en 1886.

La Statue de la Liberté à Tokyo est située sur l’île artificielle d’Odaiba. Ce n’est pas forcément l’une des attractions les plus intéressantes de Tokyo, mais elle mérite tout de même le coup d’œil. Elle est plus petite que la célèbre statue de New York. Le Rainbow Bridge, le pont le plus connu et le plus populaire de Tokyo, se trouve juste derrière.

[1] Lettre de Mondrian à H.P. Bremmer, 29 janvier 1914, citée dans le catalogue Mondrian

Pour la fin du Temps
Publié le 1er mai 2013
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